Que sont les manuscrits de Tombouctou?

Manuscrit islamique du XVe siècle, Djenné, REUTERS/Joe Penney

Manuscrit islamique du XVe siècle, Djenné, REUTERS/Joe Penney

Ces textes historiques pourraient avoir été brûlés par les milices islamistes dans l'incendie d'une bibliothèque de la ville malienne.

Après Gao ce week-end, c'est la ville de Tombouctou qui a été en partie reprise le 28 janvier aux islamistes par les forces de l'opération Serval, rapporte le Figaro. Et les milices auraient quitté «la ville aux 333 saints» dont ils s’étaient emparés en avril 2012, et avaient détruit mosquées et mausolées. «C'est contraire à notre religion, déclarait alors Sanda Ould Boumohamed, porte-parole du groupe islamiste Ansar al-Din. On veut que les gens s’attachent à Allah, pas à un symbole.»

Les islamistes n'ont pas fui la ville inscrite en 2012 sur la liste des patrimoines mondiaux en péril sans frapper une dernière fois: vendredi 25 janvier, ils ont mis le feu à l’une des bibliothèques de la ville, l’Institut des hautes études et de recherche islamique Ahmed Baba, qui avait été inauguré en 2009 par Amadou Toumani Touré, le président malien d'alors. Aujourd'hui, l'ampleur des dégâts n'est pas encore connue mais on craint pour les 30.000 manuscrits qui y sont conservés.

Qu'est-ce que ces manuscrits?

Ce sont des textes historiques qui traitent de nombreux domaines et qui témoignent de l'histoire du Mali. Aux XVe et XVIe siècles, sous la protection l'empire Songhaï, qui s'étend de l'est du Nigéria à l'océan Atlantique, les étudiants et chercheurs affluent du monde entier à Tombouctou pour enseigner ou suivre des cours à l'université de Sankoré et consulter les manuscrits rédigés en langues arabe et africaines.

Une grande source de savoir

Jean-Michel Djian décrit ce phénomène dans son livre Les manuscrits de Tombouctou:

«L’enseignement et le livre prospèrent et tous les métiers en profitent: copistes, libraires, répétiteurs, relieurs, traducteurs, enlumineurs... En pleine gloire, la ville accueillait au XVe siècle plus de 25.000 étudiants. Sur des parchemins, sur des papiers d’Orient, sur des omoplates de chameau ou des peaux de mouton, tout est noté, commenté, référé. […] Le cours du sel et des épices, les actes de justice, les ventes, les précis de pharmacopée (dont un traité sur les méfaits du tabac), des conseils sur les relations sexuelles, des précis de grammaire ou de mathématiques.»

«Certains de ces manuscrits datent du Xe siècle, confiait Abdel Kader Haïdara, le propriétaire de la bibliothèque de manuscrits Mamma Haidara, l'une des plus importantes de Tombouctou, à Ouest-France en août 2012, et ils peuvent valoir entre cent et des dizaines de milliers d'euros.»

Beaucoup de ces textes traitent du droit, de littérature arabe, de philosophie, de biologie, d'astronomie, de mathématiques, de médecine, mais aussi de droits de l'Homme, de pollution et de politique. Dans son livre, Jean-Michel Djian note l'importance de ces manuscrits, «qui constituaient de véritables sésames pour accéder aux plus hautes fonctions administratives ou religieuses».

Préserver les manuscrits

«Il y a une patte des manuscrits de Tombouctou, expliquait en novembre dernier Jean-Michel Djian, lors de l'émission de France Culture A pas feutrés dans les bibliothèques du monde. Il y a une fixité, des copistes qui donnent une identité visuelle et esthétiques à ces manuscrits.» Après l'effondrement de l'empire Songhaï, les manuscrits sont cachés afin d'éviter le pillage. De même, ils sont dissimulés lors de la colonisation française, bien qu'«un grand nombre ait été volés pour la Bibliothèque Nationale», note Jean-Michel Djian lors de l'émission A pas feutrés...

En 1973, le Centre de Documentation et de Recherches Ahmed Baba, qui deviendra par la suite l’Institut des hautes études et de recherche islamique Ahmed Baba, est créé. Abdul Kader Haïdara a longtemps œuvré pour le centre incendié. «J'étais prospecteur principal, chargé de chercher les manuscrits dans les familles, les villes et les villages maliens, afin de les lister et de les répertorier», explique-t-il à France Culture. 100.000 documents anciens sont conservés dans les bibliothèques familiales de Tombouctou.

En 2002, le Projet Manuscrit de Tombouctou est démarré. Son but: préserver les manuscrits. En 2004, cent textes juridiques sont numérisés par la bibliothèque d'Abdel Kader Haidara. Soixante autres du centre Ahmad baba suivent. La tâche est longue. «Nous n'avons pas pu numériser tous les manuscrits, il y avait d'autres projets», regrette Abdel Kader Haidara, toujours au micro de France Culture.

Mais l'histoire écrite malienne est encore loin de disparaître: plus de 300.000 manuscrits se trouvent encore dans Tombouctou et ses régions.

Célésia Barry

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