Pourquoi la France a plébiscité Fifty Shades of Grey?

Bondage. mikamatto.com

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Selon le New York Times, Cinquante Nuances de Grey n'aurait pas dû fonctionner en France. Le roman dit de «mommy porn» d'E.L. James aurait dû nous décevoir, rester dans un coin poussiéreux des librairies, être pilonné à la fin. Or c'est un carton: plus de 400.000 exemplaires vendus depuis la sortie en octobre 2012. Et le New York Times raconte ce succès paradoxal avec une ironie satisfaite:

«Quand il s'agit de littérature érotique et de pornographie, qu'elle soit hard ou soft, SM ou simplement torride, les Français croient être les premiers, les meilleurs, les maîtres absolus.»

Nous nous serions plantés...

Selon Isabelle Laffont de chez Lattès, qui a acheté les droits pour la France, c'est précisément parce que Fifty Shades n'a rien à voir avec la littérature française érotique (de Sade à Anaïs Nin) qu'elle fonctionne. Pour une fois, il ne s'agirait pas seulement de sexe pur (brrrr, quelle horreur!) mais d'amour et de sexe, et d'une héroïne «moderne». Isabelle Laffont:

«Elle tombe amoureuse, découvre le sexe et a tout de suite des orgasmes –ce qui est rare. Elle a des orgasmes en permanence, et de plus en plus. C'est un rêve pour les femmes –nous triomphons!»

En août dernier, le directeur éditorial Laurent Laffont expliquait déjà:

«C'est une très bonne histoire d'amour, dépourvue de souffrance, qui évolue de manière très positive. L'héroïne, soumise au début, prend finalement le dessus. DSK était dans le sordide, ici c'est la sexualité heureuse, réconciliée avec l'amour.»

A lire Elaine Sciolino dans le New York Times, le lectorat français se serait jeté sur Fifty Shades comme un affamé sur un burger congelé. Tout ce temps à se voir imposer Sade, Bataille, Millet, ça nous aurait épuisé, ça nous aurait donné une soif avide de littérature érotique simple.

«Les critiques français ont rivalisé de mépris quant à cette oeuvre, qui raconte l'éveil sexuel d'une belle vierge par un jeune milliardaire sexy et torturé, obsédé par la domination et le bondage. L'une des critiques persistentes est culturelle: Fifty Shades serait petit joueur, bagatelle anglo-saxonne aseptisée.»

Mais les ventes énormes, gigantesques, démontreraient le contraire, selon le New York Times. Qui en veut pour preuve l'effet sexuel opéré sur les femmes qui ont couru s'acheter des boules de Geisha et des menottes dans des boutiques branchées du Marais. Et cite un sondage Ifop sur les fantasmes des Françaises au sujet duquel FranceTV info écrivait:

«Le succès "du roman érotique pour mamans" Cinquante nuances de Grey, sorti en France à l'automne, est-il le révélateur d'une évolution de la sexualité féminine, plus décomplexée, assumée, voire revendiquée?»

Ou alors (autre option peut-être envisageable), le succès de Fifty Shades ne dit rien de nos fantasmes, rien du refoulé de la société française assomée à coup de littérature censément intellectualo-chiante, mais tout de notre sensibilité à la mauvaise littérature (on s'en serait doutés, à voir depuis quelques années, Lévy et Musso dominant les ventes) et tout du pouvoir marketing resté intact, on s'en félicite, de l'industrie du livre.

C.P.