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Ils ont filmé la fin du monde: la fin du monde, et puis plus rien, pschiit [4/7]

«Melancholia»

Dès ses balbutiements, le cinéma s’est intéressé au spectacle de la destruction à grande échelle. Au fil des décennies, la thématique s’est complexifiée. De la démolition matérielle tombée du ciel (la vengeance divine), on est passé à la pandémie (l’homme autodestructeur engendre sa propre fin), puis au monde d’après (univers post apocalyptique barbare, une nouvelle civilisation dominante non humaine ou un désert absolu excepté un unique survivant). Certains films ont même mis en scène la fin de la Terre, sa disparition totale et définitive. Voici donc le quatrième volet de notre sélection non exhaustive du cinéma de l’apocalypse. Intéressons-nous à la disparition complète de la race humaine et de la Terre, domaine dans lequel le cinéma demeure frileux. Heureusement, quelques réalisateurs ont eu les «cojones» de tout faire péter, avec humour ou tragique, sur du Wagner ou du Placebo.

Elle a beau tourner depuis quelques milliards d’années, on reste stupéfait par sa beauté, sa teinte bleutée et son mouvement perpétuel. La Terre nous rappelle à chaque instant la brièveté de notre vie comparée à son existence, notre petitesse face à son gigantisme, notre fragilité vis-à-vis de sa résistance, blah blah blah. On en oublierait presque qu’elle est vivante et mortelle, comme nous. Ce que n’ont pas omis certains réalisateurs, qui ont tenté d’imaginer ce que pourrait être sa disparition soudaine et brutale. Quand on parle d’apocalypse, impossible de ne pas tourner notre regard vers ce qui sifflerait vraiment la fin du match: l’explosion de notre bonne vieille Terre.

Le réalisateur déjanté Gregg Araki propose en 2010 avec Kaboom une fin de l’humanité très rock’n’roll. Un beau gosse étudiant papote souvent avec sa pote lesbienne, couchaille à tire-larigot et fantasme sur son coloc. Mais un cauchemar violent le met sur la piste d’une jolie rousse. Complot, meurtre, confrérie millénariste, le campus n’est pas un endroit calme et très vite le danger apparaît comme incontrôlable, jusqu’au clash final. Impossible de résumer Kaboom, tant le film navigue sur plusieurs narrations, toutes plus échevelées et absurdes les unes que les autres.

Dans ce maelström scénaristique, seule la conclusion fait sens. Lors d’une folle course poursuite, tandis que les héros pourchassent (sont pourchassés par) une sorte de secte, The Bitter End de Placebo à fond les ballons, la route qu’ils empruntent s’interrompt.

Un gros plan sur le visage de chaque protagoniste, puis un arrêt sur image clôt la séquence. On se retrouve alors dans un espace immaculé, occupé par un cinquantenaire en toge. Assis à son bureau blanc, l’homme semble circonspect. Un énorme bouton rouge trône devant lui. Après quelques intenses secondes de réflexion, il appuie sur le fatidique champignon.

Le spectacle commence alors et va s’achever par la même occasion. La Terre en gros plan occupe l’écran puis explose. La voix de Brian Molko (le leader de Placebo) couvre le générique de fin. Difficile d’expliquer le potentiel hilarant de cette scène à ceux qui n’auraient pas suivi les péripéties sans queue ni tête des pauvres personnages, mais Araki maîtrise indéniablement le comique là où on ne s’y attendait pas forcément. La fin du monde peut être drôle et Kaboom en est l’exemple absolu.

Jouant sur tous les clichés liés à Dieu (vêtements, décor, psychologie), entre sénateur romain pour la toge et héros shakespearien pour l’air compassé, le Dieu d’Araki semble dépassé par la bêtise de sa création et il est à lui seul une raison suffisante de regarder ce film. Que faire lorsqu’on a esquissé un projet et qu’il s’avère foireux? On efface et on recommence. Voilà sans doute comment il faut interpréter cette éradication humaine.

Quant au bouton rouge, il réactive le fantasme atomique, quand on imaginait Khrouchtchev ou Nixon dormir à côté du fameux bouton pressoir, prêts à balancer la gégène sur l’ennemi. Cette image d’Epinal, sans doute très éloignée de la chaîne de commandement réelle qui aboutit au lancement de missiles nucléaire, est ici reprise par Araki, tellement inepte qu’on ne peut s’empêcher d’en rigoler.

Mais la fin du monde peut aussi être mise en scène avec tragique comme on le découvre dans Melancholia de Lars Von Trier en 2011. Dans un château au Danemark, Justine, sa sœur Claire et son rejeton Tim observent la planète Melancholia qui se rapproche de l’orbite de la Terre. Les scientifiques, confiants, assurent que la planète ne nous percutera pas mais Justine, fille éthérée et mélancolique, est persuadée du contraire.

Dans ce huis clos qui devient de plus en plus angoissant pour Claire, on assiste aux derniers jours de la Terre. Dès le prologue, Lars Von Trier dévoile la conclusion. Dans un plan d’une beauté à couper le souffle, sur Tristan et Isolde de Richard Wagner, l’immense Melancholia télescope la planète de plein fouet. La Terre pulvérisée retourne à la poussière.

Tandis que chez Araki, rien ne laissait présager notre disparition, chez Von Trier, l’attente constitue l’axe narratif. Les deux sœurs en miroir réagissent chacune à leur façon: l’acceptation et le renoncement pour l’une et le déni et la peur pour l’autre. Les dernières minutes du film, sorte de compte à rebours avant l’apocalypse, souligne le désœuvrement d’une mère refusant l’idée du décès de sa progéniture (sans doute la réalité la plus inacceptable pour un parent) et le seul rempart face à la terreur absolue de l’annihilation à venir: l’amour.

Réfugiés sous un abri de bois, les trois personnages enlacés se préparent à mourir. Un tableau tragique mais beau, à l’image de la fin infiniment esthétique de notre planète. Quand la destruction massive se transforme en spectacle magnifique.

En ce mois de décembre, marqué par l’apocalypse prochaine, le nouveau film d’Abel Ferrara trouve enfin une distribution en salle. Dans les cartons depuis plus d’un an (il avait été projeté à la Mostra de Venise en 2011), 4h44, Dernier jour sur Terre sort le 19 décembre, soit, selon les mayas, le dernier mercredi avant la fin du monde prévue le 21.

Dans cette apocalypse, new-yorkaise évidemment (Ferrara étant fortement lié à cette ville comme Woody Allen en son temps), le réalisateur reprend le motif d’une cellule familiale en proie à l’attente de la fin de notre monde, un couple dans le cas présent. Comme pour Melancholia, l’humanité connaît le noir destin qui l’attend et le couple que l’on suit décide de passer ces dernières heures ensemble à peindre et faire l’amour.

Toutefois à la différence de Von Trier, dont les protagonistes étaient coupés du monde, Ferrara les connecte à leurs congénères, via des écrans. Télévision en fond constant (permettant de suivre les réactions internationales face à la fin toute proche), Skype sur les ordinateurs, la Terre attend sa fin en mondiovision.

S’il n’y a pas de Dieu tutélaire qui fomente l’apocalypse du haut de son bureau divin, la spiritualité baigne le film. Comme la sexualité, la drogue, les bavardages, autres ingrédients traditionnels des films de Ferrara, ici magnifiés par l’urgence de la situation. Vaut-il mieux se faire un dernier shoot pour assister au grand barnum ou jouir une ultime fois?

L’apocalypse selon Ferrara propose l’hédonisme pour attendre 4h44. Sans aller jusqu’à montrer l’explosion de la Terre, le metteur en scène fait monter l’appréhension à coup d’orages électriques et de suicides. Mais si la Terre doit disparaître, autant assister au cinquième acte, ce que fait le duo amoureux, enlacé. A l’amour, à la mort.


4h44 Dernier jour sur terre Bande-annonce par toutlecine

Quelques réalisateurs ont donc osé réduire en miettes notre bonne vieille Terre. Mais pour ceux qui ont préféré une destruction massive, que va-t-on découvrir sous les décombres? Un monde post apocalyptique primitif? Une nouvelle civilisation où l’homme n’est plus le dominant? Ou encore, fantasme ultime et terrifiant, ne reste-t-il plus qu’un seul et unique survivant sur la surface du globe?

Attention, vous n’avez plus que quelques jours pour vous préparer au monde d’après.

Ursula Michel

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