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Ils ont filmé la fin du monde: la zone de panique [2/7]

Ursula Michel, mis à jour le 14.12.2012 à 16 h 50

«Take Shelter»

«Take Shelter»

Dès ses balbutiements, le cinématographe s’est intéressé au spectacle de la destruction à grande échelle. Au fil des décennies, la thématique s’est complexifiée. De la démolition matérielle tombée du ciel (la vengeance divine), on est passé à la pandémie (l’homme autodestructeur engendre sa propre fin), puis au monde d’après (univers post apocalyptique barbare, une nouvelle civilisation dominante non humaine ou un désert absolu excepté un unique survivant). Certains films ont même mis en scène la fin de la Terre, sa disparition totale et définitive. Voici le second volet de notre sélection non exhaustive du cinéma de l’apocalypse. Le monde n’ayant pas encore explosé, intéressons-nous aux jours ou aux heures qui précédent l’heure fatidique… Une zone qui pourrait s’appeler The Panic Zone.

Dans la géniale série créée par Rod Sterling, La Quatrième dimension (The Twilight Zone en VO), les allusions à la fin du monde sont légion. La Guerre froide et la menace omniprésente d’une attaque nucléaire ont nourri l’imagination des scénaristes comme en 1961 avec l’épisode The Shelter. Tandis que des amis festoient pour un anniversaire dans une jolie maison bourgeoise, la radio diffuse un communiqué spécial du Président.

Un missile serait en approche du territoire et les habitants sont prestement invités à se calfeutrer chez eux pour attendre leur fin. La soirée s’interrompt brutalement, chacun retournant chez lui avec femme et enfants. Mais l’hôte, prévoyant, a un abri atomique dans sa cave. Il s’y réfugie avec sa famille et s’y cloître. Rapidement, ses amis, chargés de quelques biens, reviennent frapper à sa porte pour trouver refuge, mais ils trouvent porte close.

Dès lors, l’amitié et les bonnes manières, de mises jusqu’alors, explosent en miettes. Invectives, menaces, brutalité s’emparent de la petite communauté, prête à tout pour survivre. Cet épisode de la série tente de mettre en lumière la disparition du vernis civilisé dès lors que la menace gronde: hystérie collective, instinct de survie, etc.

D’autres films mettront en scène cette folie destructrice avec des scènes de pillage, de violence gratuite et incontrôlée. Car si dans les années 1960, La Quatrième dimension avait fait le choix d’observer la déliquescence d’un petit groupe social, les films de genre des deux dernières décennies s’emploient à mettre en scène la masse.

La mondialisation explique sans doute cette représentation numéraire de la brutalité humaine. Ce n’est plus le naufrage civilisationnel de quelques-uns auquel on assiste, mais bien le marasme d’un peuple tout entier, expliquant sans doute le choix habituel des personnages puissants de taire la situation à la population. Cette tendance cinématographique très ancrée dans les représentations de fin du monde donne ainsi dans le réel du grain à moudre aux paranoïaques de tout poil.

Mais pour certains, l’Homme n’est pas une bête féroce planquée sous les oripeaux de la civilité. Dans Quand souffle le vent, film d’animation de 1986, le réalisateur Jimmy T. Murakami imagine quant à lui une réaction bien différente à une annonce similaire. Un couple de retraités, apprenant l’arrivée sur leur bourgade d’une bombe atomique, décide de continuer leur train-train quotidien, préparant en toute quiétude un abri de fortune et quelques victuailles.

Cette vision naïve, très éloignée des classiques scènes de panique générale, n’en est pas moins une critique acerbe de notre humanité. Délaissant le champ moral (on ne laisse pas mourir son voisin), le film s’intéresse à l’acceptation de ce vieux couple. Aucune révolte de leur part, aucune mise en doute de l’amoindrissement des risques porté par l’Etat, les protagonistes se soumettent, physiquement et intellectuellement à la parole des puissants.

Evaluant la dangerosité de la situation à l’aune de leur expérience de la Seconde Guerre mondiale, ils s’imaginent qu’une bombe est une bombe et la notion de l’atome n’a pour eux aucune signification. Si le gouvernement dit que l’eau ne sera pas contaminée, buvons. Cette croyance toute-puissante dans la parole politique, cette révérence face aux soi-disant élites, dénotent dans les fins du monde cinématographiques où la peur, la méfiance et la paranoïa sont devenues les réactions naturelles des protagonistes.


When the Wind Blows - Part 2 (Full Movie) par goldrausch

En 1999 (666 à l’envers!), La Fin des temps de Peter Hyams s’intéresse à l’éventualité de l’Antéchrist. Se voulant le pendant de la colère divine (Dieu mécontent des Hommes décide de les éradiquer), le retour du diable cherchant à enfanter pour détruire la race humaine est une récurrence cinématographique forte.

Rosemary’s Baby de Roman Polanski ou Le Jour de la bête de Alex de la Iglesia jouaient déjà sur cette menace. Avec Arnold Schwarzenegger, le diable n’a qu’à bien se tenir. Prophéties millénaristes, complots au Vatican, tout ça exacerbé par le passage à l’an 2000 (autre moment apocalyptique qui a fait pschitt), La Fin des temps ne brille ni par son scénario (attendu), ni par sa mise en scène (convenue), mais l’opportunisme des producteurs à surfer sur l’air du temps (la fin du siècle et du millénaire, source de fantasmes et d’angoisses existentiels) offre une nouvelle occasion d’assister à la détresse des brebis égarées, victimes idéales du Malin.

Cette lecture chrétienne, basique et linéaire, synthétise parfaitement les peurs modernes, au premier rang desquels l’apocalypse. La fin du monde fait partie de ces inquiétudes irrationnelles et elle produit inévitablement son lot de films catastrophistes dopés aux relents liturgiques. A l’image de ce métrage, au titre malheureusement mensonger, car de fin des temps il n’en est guère question. Il s’agit plutôt d’une perte de temps pour le public, un comble quand il ne reste que quelques jours avant la prochaine apocalypse!


La Fin des Temps Bande Annonce par Sebiwan67

Alors que certains films proposent l’explosion atomique comme fin probable de l’humanité, d’autres la posent comme préambule à leur réflexion. C’est le cas de Southland Tales (2006). A la suite d’un attentat nucléaire sur le Texas, l’Amérique sombre dans une autocratie violente qui sème les germes de la révolte et de la fin du monde. Renouvelant la théorie de la troisième guerre mondiale (très en vogue dans les années 1950/60), le réalisateur Richard Kelly imagine l’apocalypse qui nous guette, non sous le volet écologiste ou divin, mais sous l’angle politique.

Fossoyeur de notre propre monde, nous serions responsable de sa disparition par l’aveuglement colossal à détruire l’ennemi. Un progrès technologique (une énergie propre utilisant le courant marin) permet d’organiser une contre-offensive musclée mais détraque par là même la rotation de la Terre, provoquant sa lente mais inexorable fin.

Cette relecture de la course à l’armement qui a conduit le monde au bord du précipice dans les années 1960 offre à Kelly un moteur narratif idéal. Spectaculaire et risible, cette apocalypse qui vient peut surprendre mais sa logique implacable (dès lors qu’on accepte ses paramètres SF) souligne notre propension à l’autodestruction, aussi innée que notre instinct de survie. Un paradoxe très humain finalement.


Southland Tales - Bande annonce Vost FR par _Caprice_

Au début de l’année 2012, Take Shelter de Jeff Nichols fait office de bréviaire absolu pour se préparer au pire et suit les hallucinations (les prémonitions) d’un Américain moyen. Devient-il fou? Est-il une sorte de prophète? L’intérêt du métrage (et l’intelligence du réalisateur) réside dans la difficulté à trancher entre démence ou clairvoyance. Dès lors, quel que soit le sentiment du public, le spectacle de cet homme, seul contre sa communauté (qui elle, le croit déséquilibré) pousse à s’interroger sur ce qui meut l’instinct de survie en chacun de nous.

Introspectif, sans effet tapageur (les visions apocalyptiques étant bien loin de l’iconographie d’un Emmerich ou d’un Bay), Take Shelter joue sur l’intimité créée avec le personnage et sa relation à sa famille. Car le questionnement ultime, quand il est question d’extinction de la race humaine se résume à: est-il désirable de survivre seul à ses congénères? Sauver son enfant a-t-il un sens si aucun avenir n’existe?


Take Shelter Official Movie Trailer HD 2011 par CinePeakTrailers

Les films qui préparent à l’apocalypse titillent notre peur de la mort mais aussi et surtout notre peur de survivre et de découvrir l’inconnu, l’après-humain. Cette transgression fondamentale (demeurer le dernier spécimen de son espèce) donnera d’ailleurs lieu à un genre spécifique du film de fin de monde. Mais n’allons pas trop vite. Avant de survivre à la mort des siens, il faut d’abord détruire la planète. Ce que nous découvrirons dans le prochain volet de la série.

Ursula Michel

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