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Cinquante nuances de Grey: une histoire d’amour ou de maltraitance? (chapitres 20 à 26)

Cécile Dehesdin, mis à jour le 19.11.2012 à 10 h 51

Dernier épisode de notre liveblog du bestseller qui vient de débarquer en France.

Atada - Tied / neogabox via Flickr CC License By

Atada - Tied / neogabox via Flickr CC License By

Bienvenue dans notre live-blog de Cinquante nuances de Grey, le best-seller érotique américain qui vient de sortir en France. Retrouvez le billet sur les chapitres 1 à 5 et la narratrice la plus insupportable au monde ici, celui sur les chapitres 6 à 10 et le sexe dans Fifty Shades. On a également parlé du problème du livre avec l'Internet mondial (chapitre 11), et discuté du réalisme du BDSM de Fifty Shades (chapitres 11 à 16), ainsi que du fait que Christian ne sait pas ce qu'il veut. On reprend au chapitre 20.

Chers fans et haters d’E.L. James, c’est avec émotion que j’écris cette dernière entrée de mon liveblog sur Cinquante nuances de Grey.

Pendant sa tournée médiatique française, l’auteure a reproché aux journalistes de se concentrer sur le sexe plutôt que l’histoire d’amour. Dans les commentaires sous mon billet sur le réalisme de Fifty Shades, NicoPedia demandait également à ce qu’on s’intéresse davantage à cette histoire d’amour, centrale au livre. Et une amie à qui j’ai offert le livre m’a dit qu’elle avait fini par trouver les scènes de sexe répétitives, leur préférant la relation se développant entre Ana et Christian.

C’est vrai que jusqu’à maintenant, je n’ai presque pas abordé la notion de l’amour présentée par le livre, mais j’avais mes raisons: je la trouve extrêmement gênante, parce que Christian a tout du stalker qui maltraite psychologiquement et émotionellement (plus que physiquement d'ailleurs) Anastasia.

Quand Ana part chez sa mère, à Savannah, pour prendre un peu l’air et réfléchir à Christian et à ce qu’elle est prête à accepter pour être avec lui, elle explique à sa mère qu’il est «compliqué et ombrageux», parle de «sautes d’humeur».

Puis la conversation vire sur les sentiments qu’il éprouve pour elle, et sa mère lui conseille de le prendre au mot. Ana se rappelle alors de toutes les gentilles choses que Christian lui a dit ici et là, du type «Je ne veux pas te perdre» et autres «Tu m’as complètement ensorcelé».

Christian et le harcèlement

Mais personnellement, je lui aurais dit de le prendre au geste. Et quels sont-ils, ces gestes et comportements qu’a adopté Christian?

  • Il traque son téléphone portable pour savoir à tout moment où elle est (chapitre 4).
  • Il s’énerve et l’engueule dès qu’elle ne mange pas suffisamment à son goût à lui (un chapitre sur deux), alors que la nourriture fait partie des «limites à ne pas franchir» pour elle.
  • Il débarque à Savannah alors qu’elle lui a dit mot pour mot qu’elle ne voulait pas aller voir sa mère avec lui. Elle apprend son arrivée alors qu’elle boit un verre avec sa mère au bar d’un hôtel, par cet email glaçant:

«De: Christian Grey
Objet: Attention...
Date: 1er juin 2011 21h45 EST
A: Anastasia Steele

Je ne souhaite pas en discuter par mail.
Combien de Cosmopolitan comptes-tu boire?

Christian Grey
P-DG, Grey Enterprises Holdings, Inc.

Bordel de merde. Il est ici.» p.446

  • Il fait des supers blagues pas du tout flippantes, par exemple quand après une fessée elle lui dit songer à partir en Alaska:

«L’Alaska, c’est très froid, et ce n’est pas le refuge idéal. Je vous retrouverais. Je peux traquer votre téléphone portable – ne l’oubliez pas.» p.320

  • Il lui achète un BlackBerry afin de pouvoir la contacter à tout moment, et afin qu’elle n’ait aucune excuse pour ne pas répondre à ses appels. Juste après ce «cadeau», Ana oublie de lui envoyer un mail ou de regarder son téléphone, Christian lui laisse alors un message vocal énervé. Réaction d’Ana:

«Putain de bordel de merde! Il ne pourrait pas me lâcher les baskets, une minute? Je contemple le téléphone d’un air furieux. Il m’étouffe. La peur au ventre, je fais défiler le répertoire jusqu’à son numéro et j’appuie sur "appeler". J’ai le cœur qui bat à cent à l’heure en attendant qu’il décroche. Je parie qu’en ce moment il a envie de me battre jusqu’à ce que mes fesses virent aux sept nuances de violet.»

  • Il lui interdit de discuter de leur situation avec qui que ce soit d'autre que lui.

Ana est constamment inquiète depuis qu’elle a rencontré Christian, et passe son temps à pleurer. Elle a peur de lui déplaire, peur qu’il s’énerve, peur de ne pas être à la hauteur, et peur de lui, tout simplement. Et, évidemment, elle s'en veut et se sent coupable de l’énerver.

Au chapitre 20, elle résume bien ces sentiments conflictuels lors d’une énième discussion sur l’aspect BDSM de leur relation, quand Christian lui demande pourquoi elle n’est plus sûre de vouloir être sa soumise. Ana pense alors (et ne le dit pas tout haut):

«Parce que je pense que je suis amoureuse de toi, et que tu me vois simplement comme un jouet. Parce que je ne peux pas te toucher, parce que j’ai peur de te montrer mon affection, peur que tu te dérobes, que tu m’engueules, ou pis encore, que tu me frappes. Et parce que tout ça, j’ai peur de te le dire.» p. 382 (le gras est mon ajout, pas celui de l’auteure)

Quand elle se rend à plusieurs entretiens de stage dans des maisons d’édition de Seattle, Ana ne veut pas dire à Christian lesquelles pour qu’il ne tente pas d’intervenir en sa faveur:

«–Tu dois te préparer, pour ton entretien?
– Non.
– Bien. Tu ne veux toujours pas me dire chez quel éditeur?
– Non.

Il sourit malgré lui.
– J’ai beaucoup de ressources, mademoiselle Steele.
– J’en suis pleinement consciente, monsieur Grey. Vous comptez traquer mes appels pour l’apprendre?
– En fait, je suis très occupé cet après-midi. Je vais devoir demander à l’un de mes collaborateurs de s’en charger, ricane-t-il.

Il plaisante, là, j’espère?» p.406

Et ce gars a ensuite le culot de jouer au martyr, lorsqu’elle lui annonce qu’elle a trouvé son stage:

«– J’ai trouvé du boulot.
Il se fige un instant avant de me sourire chaleureusement.
– Félicitations, mademoiselle Steele. Tu daigneras me dire où, maintenant? me taquine-t-il.
– Tu ne sais pas?
Il secoue la tête en fronçant les sourcils.
– Comment le saurais-je ?
– Vu ton réseau de renseignements, je me disais que...
Je ne finis pas ma phrase: il a l’air consterné.
– Anastasia, il ne me viendrait pas à l’idée de me mêler de ta carrière, à moins que tu ne me le demandes, évidemment.
Il a l’air blessé.»

Le dernier chapitre

Le dernier chapitre de Cinquante nuances de Grey est un combo de tous les thèmes du livre: Christian dit à Ana qu’elle n’a plus besoin de signer le contrat, tant qu’elle en respecte l’esprit dans la salle de jeux et qu’elle observe les Règles (=obéir immédiatement à tous les ordres de Christian, accepter toute activité sexuelle et dormir / manger comme il le veut) à tout moment :

«Comme ça, je sais que tu es en sécurité, et je pourrai t’avoir quand je veux.» p.534

On notera la fourberie de cette phrase, où Christian mêle la sécurité d’Ana (on se demande comment elle faisait pour survivre sans lui) à son besoin de possession.

Avant d’accepter, Ana demande à Christian de la punir pour «savoir jusqu’où ça peut aller», niveau douleur. Il la fouette à coups de ceinture et, comme on pouvait le prévoir, ça ne plait pas du tout à Ana:

«Je l’entends lâcher la ceinture derrière moi. Il me prend dans ses bras, ahanant, compatissant... et je ne veux pas de lui.
– Lâche-moi... non...
Je me débats pour m’arracher à son étreinte, je le repousse, je lutte contre lui.
– Ne me touche pas!
Je me redresse pour le dévisager. Il m’observe, les yeux écarquillés. J’essuie mes larmes du dos des deux mains, furieuse, et je le fusille du regard.
– C’est ça que tu aimes? Moi comme ça?
Je m’essuie le nez avec la manche de mon peignoir. Il me regarde, méfiant.
– Pauvre cinglé!
– Ana, plaide-t-il, choqué.
– Il n’y a pas d’Ana! Va te faire soigner, Grey!

Sur ce, je fais volte-face et sors de la salle de jeux en refermant la porte derrière moi. Je m’y adosse un instant, agrippée à la poignée. Où aller? Je pars? Je reste? Hors de moi, j’essuie rageusement les larmes qui me brûlent les joues. Je n’ai qu’une envie, me rouler en boule. Récupérer. Guérir ma foi brisée. Comment ai-je pu être aussi stupide? Evidemment que ça fait mal, je m’attendais à quoi?» p.542

Ça aura pris 542 pages pour qu’Anastasia Steele comprenne que le BDSM fait mal, mais je n’ai même pas envie de me moquer d’elle. Elle a la force de le quitter, Cinquante nuances de Grey ne se terminant donc pas sur un happy end, au contraire des livres de chick-lit. Mais nous n’en sommes qu’au tome 1, et je ne doute pas qu’E.L. James va poursuivre sur le thème du «bad-boy-changé-par-l’amour-d’une-gentille-fille» jusqu’à une fin «heureuse».

Après avoir dit tout ça sur Fifty shades, il me reste un aveu à faire: j’ai acheté le tome 2. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Rationnellement, il existe de biens meilleurs romans érotiques, et c’est du masochisme que de vouloir m’infliger la douleur de la suite de ce scénario mal écrit. D’ailleurs je l’ai acheté, je l’ai ouvert, j’ai tenu jusqu’à la deuxième page et je l’ai refermé. Mais Fifty Shades Darker est là, dans un coin de ma bibliothèque, à guetter le moindre instant de faiblesse.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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