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Cinquante nuances de Grey: Christian et Ana ne savent pas ce qu'est le BDSM (chapitres 16 à 21)

Cécile Dehesdin, mis à jour le 28.10.2012 à 16 h 21

C’est pas en lisant «50 Shades» qu’on saura ce qu'est une relation sado-maso, vu comme les personnages changent d’avis sur le sujet toutes les deux pages.

Bondage / Mickamato via Flickr CC License By

Bondage / Mickamato via Flickr CC License By

Bienvenue dans notre live-blog de Cinquante nuances de Grey, le best-seller érotique américain qui vient de sortir en France. Retrouvez le billet sur les chapitres 1 à 5 et la narratrice la plus insupportable au monde ici, celui sur les chapitres 6 à 10 et le sexe dans Fifty Shades. On a également parlé du problème du livre avec l'Internet mondial (chapitre 11), et discuté du réalisme du BDSM de Fifty Shades (chapitres 11 à 16), c'est ici. On reprend à la page 292.

Dans la première partie de ce live-blog, je vous ai expliqué combien il était irritant d’avoir cette jacotte d'Anastasia en guise de narratrice. Et cet énervement augmente à chaque fois qu’on en (re)vient à la relation BDSM censée unir Christian et Ana.

Dans le chapitre 19, Ana se réveille d’une sieste après une séance de sexe avec Christian où il l’a fait jouir à petits coups de cravache sur le clitoris (!), et se dit:

«Je repense à cet après-midi. Comme promis, il y est allé doucement avec moi. Referais-je l’expérience? Inutile de me voiler la face: s’il me le demande, j’accepterai, à condition qu’il ne me fasse pas mal, si c’est la seule façon d’être avec lui.» p. 362

«A condition qu’il ne me fasse pas mal.» Ça fait trois chapitres que cette fille négocie un contrat avec des articles précis sur des punitions corporelles et les objets qui peuvent être utilisés pour de telles punitions et elle dit qu’elle voudra bien refaire du sexe avec Christian dans sa salle spécial BDSM –où elle est censée l’attendre à genoux en petite culotte les yeux baissés quand il le lui demande– mais seulement s’il ne lui fait pas mal. Comme un léger problème de connexion neuronale. En fait elle voudrait l’excitation du danger d’être frappée/fessée/fouettée, mais sans les coups.

Bref, comme le note les Inrocks, Ana ne comprend rien à ce que Grey exige d’elle. Et, en même temps, on ne peut pas dire que ce soit uniquement de sa faute.

Christian change d'avis comme de martinet

Il est temps qu’on s’occupe de ton cas, Christian Grey.

Dans l’histoire d’E.L James, Christian est présentée comme la personne expérimentée qui sait à peu près ce qu’elle fait: non seulement il n’est pas vierge, mais il a des relations BDSM depuis à peu près dix ans avec une quinzaine de femmes, et il a déjà été un soumis, donc il peut comprendre ce que ça suppose.

Pourtant, les dialogues entre Christian et Ana sont incompréhensibles.

Déjà au chapitre 15, alors qu’ils viennent de discuter de l’utilisation de pinces à lèvres vaginales, et que Christian précise que de toute façon, «c’est la canne qui fait le plus mal», il ajoute:

«– Ecoute, je voudrais qu’on parle d’une dernière chose, et après on va au lit.

– Au lit?

[...]

Je me tortille. Ma déesse intérieure halète.

– En plus, il y a un truc que j’ai envie d’essayer avec toi, ajoute-t-il.

– Quelque chose qui fait mal?

– Mais arrête de voir la douleur partout ! Il s’agit surtout de plaisir. Je t’ai déjà fait mal?» p.283 

Je vous la refais en rapide: dans la même conversation, Christian répète à Ana que la douleur physique «fait partie intégrante de ce type de relation», discute pinces à lèvres vaginales et canne, et puis il ENGUEULE Ana parce qu’elle «voit de la douleur partout»

Au chapitre 16, Christian débarque chez Ana et la trouve en larmes après une séance de fessée –elle lui avait affirmé que ça allait, et il s’était barré sans prendre soin d’elle alors que tout bon dominant devrait le faire. Il lui répète alors qu’il faut qu’elle lui fasse confiance et soit honnête:

«– J’ai besoin que tu communiques honnêtement avec moi. Sinon tu te renfermes et je ne sais pas ce que tu penses. In vino veritas, Anastasia.

– Et toi, tu penses que tu es toujours honnête avec moi?

– J’essaie, répond-il en me regardant d’un oeil circonspect. Entre nous, ça ne marchera que si nous sommes honnêtes l’un avec l’autre.» p. 295

Quelques pages plus tard:

«– Donc, quand tu m’as dit que ça allait, ça n’allait pas.

Je rougis

– Je pensais que ça allait.

– Anastasia, il ne fallait pas me dire ce que tu pensais que je voulais entendre. Ce n’était pas très honnête de ta part, me gronde-t-il. Comment pourrais-je te croire, après ça?» p. 311

Il est là le vrai sadisme de Christian Grey. Ce type parvient à culpabiliser Anastasia en lui reprochant de ne pas être suffisamment honnête plutôt que de voir que c’est de sa faute à lui si elle est tellement intimidée qu’elle n’arrive à rien lui dire (que ce soit par email qu’elle est le plus honnête avec lui ne le fait pas réfléchir ni modifier son comportement).

Change sans changer

Quant au type de relation BDSM que Christian cherche, elle n’est pas non plus très claire: seulement pour le sexe? Pour le sexe et pour la vie mais pas 24h sur 24? Et qu’attend-il d’Ana, du coup? C’est d’ailleurs elle qui le met face à ces contradictions:

«– J’aime la sensation de contrôle que ça me procure, Anastasia. Je tiens à ce que tu te comportes d’une certaine façon et si tu n’obéis pas, je te punirai, pour que tu apprennes à te comporter comme je le désire. Je prends du plaisir à te punir. J’avais envie de te donner la fessée depuis que tu m’as demandé si j’étais gay.

[...]

– Si je comprends bien, tu ne m’aimes pas comme je suis.

Il me regarde fixement, de nouveau déconcerté.

– Je te trouve très bien comme tu es.

– Alors pourquoi essaies-tu de me changer?

– Je ne veux pas te changer. J’aimerais que tu sois courtoise, que tu respectes mes règles et que tu arrêtes de me défier. C’est pourtant simple.» p.312

On se la refait au ralenti:

«– Je ne veux pas te changer. J’aimerais que tu sois courtoise, que tu respectes mes règles et que tu arrêtes de me défier.»

La réponse de Christian est un peu l’équivalent de «mais non je veux pas que tu changes, je veux juste que tu sois complètement différente». Sachant qu'Ana passe son temps à plus ou moins consciemment défier Christian, vouloir qu’elle soit «courtoise», qu’elle respecte ses «règles» et qu’elle arrête de le «défier» est une très bonne définition du verbe «changer». 

Christian, il faut savoir ce que tu veux

La discussion se poursuit:

«–Mais tu prends du plaisir à me punir?

– Oui, en effet.

– C’est ça que je ne comprends pas.

Il soupire et passe de nouveau ses mains dans ses cheveux.

– Je suis fait comme ça, Anastasia. J’ai besoin de te contrôler. J’ai besoin que tu te conduises d’une certaine façon. Et j’adore voir ta jolie peau nacrée rosir et s’échauffer sous mes mains. Ça m’excite.

Merde alors. Ça commence à se préciser.

– Donc, ce n’est pas pour me faire mal?

Il déglutit

– Un peu, pour voir si tu supportes, mais pas uniquement. C’est le fait que tu sois à moi, que je puisse faire de toi ce que bon me semble, te contrôler totalement. Voilà ce qui m’excite. Ecoute, je ne m’explique pas très bien... je n’ai jamais eu à le faire, alors je n’y ai jamais vraiment réfléchi.» p.312

Christian, je suis à peu près aussi confuse qu’Ana là. Donc tu aimes le BDSM parce que tu aimes le contrôle, que tu aimes punir tes partenaires comme manifestation de ce contrôle, et que ça t’excites sexuellement mais pas parce que tu aimes leur faire mal sauf que si un peu quand même. J’ai bon?

Non, puisque 30 pages plus tard on passe à:

«– Tu vas me frapper?

– Oui, mais pas pour te faire mal. Je n’ai pas envie de te punir en ce moment. Alors que si tu étais tombée sur moi hier soir...

Oh la vache. Je n’arrive pas à dissimuler mon horreur.

– C’est très simple, Anastasia: les gens comme moi aiment subir ou infliger la douleur. Mais, puisque ce n’est pas ton cas, j’ai longuement réfléchi à la question hier.

[...]

– Es-tu parvenu à une conclusion?

– Non, et pour l’instant, j’ai juste envie de te ligoter et de te faire jouir jusqu’à ce que tu tombes dans les pommes.» p.343

Je comprends que Christian ne sache pas trop où il en est. Après tout, c’est la première fois qu’il se retrouve avec comme soumise une femme aussi peu expérimentée et loin de ce mode de vie qu’Anastasia. Jusque-là, il n’a jamais eu à en discuter en long et en large ou à s’interroger sur ce qu’il y trouvait exactement. Mais c’est un peu facile de trouver Ana complètement nunuche par rapport au sado-masochisme quand elle se retrouve avec un dominant comme ça:

«Ça t’a fait mal? me demande-t-il en se penchant au-dessus de moi.

– Un peu.

– J’aime bien que tu aies mal. Ça te rappelle que je suis passé par là, moi et personne d’autre.» p.402

Là, rendons un point à Christian, et enlevons-en un à la traduction. Dans la version originale, le héros demande à l’héroïne si elle est sore, et est ravi d’apprendre que oui. To be sore veut en gros dire être endolori ou courbaturé, ou dans ce cas-là de l’avoir senti passé, ce qui n’est pas la même chose que to be hurt. Mais tout ceci nous aide à comprendre pourquoi Anastasia ne sait plus où elle en est.

Ana est déjà courageuse (ou folle) de ne pas être partie en courant 20 pages plus tôt, quand après une dispute elle lui dit, toute timide, qu’elle a besoin d’utiliser les toilettes.

«– Anastasia, tu sais où est la salle de bains. Aujourd’hui, à ce stade de notre accord bancal, tu n’as pas besoin de ma permission pour y aller.» p. 387

Comme dirait Ana, Quoi? A aucun moment dans le contrat ou dans leurs discussions n’a été évoqué une relation du type maître/esclave où Ana devrait en permanence demander l’autorisation de vivre. Et Christian lui balance ça comme ça, en osant être «irrité» en plus par sa demande. Barre-toi Ana, il veut t’empêcher de faire caca!

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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