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Cinquante nuances de Grey: comme un problème de connexion avec l'Internet mondial

Cécile Dehesdin, mis à jour le 23.10.2012 à 18 h 03

Le plus incohérent dans ce livre, ce ne sont pas les orgasmes à répétition. C'est qu'Anastasia n'a pas d'adresse mail.

Cable / dbrekke via Flickr CC License By

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Bienvenue dans notre live-blog de Cinquante nuances de Grey, le best-seller érotique américain qui vient de sortir en France. Retrouvez le billet sur les chapitres 1 à 5 et la narratrice la plus insupportable au monde ici; celui sur les chapitres 6 à 10 et le sexe dans Fifty Shades là, et celui sur les chapitres 11 à 16 et le SM selon Fifty par là.

Nous interrompons momentanément nos programmes habituels pour un billet dédié principalement à un chapitre, et à un sujet qui me tient à coeur:

L’INTERNET MONDIAL

Dans le chapitre 11, comme on en parlait récemment, Ana reçoit le contrat que Christian veut signer avec elle pour régir leurs relations SM. Mais elle reçoit également un ordinateur portable, envoyé par Christian, pour qu’elle «se documente» sur le style de vie qu’il voudrait lui faire partager.

En effet, dans le chapitre précédent, Ana lui avoue qu’elle n’a pas d’ordinateur:

– Voici le contrat. Lis-le, nous en discuterons le week-end prochain. Je te suggère de te documenter, pour mieux comprendre ce que ça implique.

Il se tait un instant.

– A supposer que tu acceptes, ce que j’espère sincèrement, fait-il d’une voix anxieuse et plus douce.

– Me documenter?

– Tu serais étonnée de tout ce qu’on peut trouver sur Internet.

Internet? Je n’y ai pas accès, sauf sur le portable de Kate. Impossible d’utiliser celui de Clayton’s, en tout cas pour ce genre de recherche. (p.166)

Internet, ce monde étrange qui interpelle Ana presque autant que dans cet extrait de The IT Crowd, où deux informaticiens se moquent de leur chef incompétente, Jen, en lui offrant «L'Internet»:

Qu’Ana n’ait pas d’ordinateur portable, pourquoi pas. J’ai étudié deux ans et demi sur des campus américains, à Washington D.C. et à New York, et je n’ai pas rencontré un seul étudiant qui n’avait pas d’ordinateur portable, mais on ne sait pas grand-chose de la situation financière d’Anastasia. Peut-être qu’elle va à la fac grâce à des bourses et n’a tout simplement pas les moyens de se payer un ordinateur.

Mais sans même parler de l’existence des cybercafés, au sein de l’université, elle a plus qu’accès à Internet. Les campus américains sont très bien fournis en ordinateurs, et une étudiante en littérature anglaise aurait tout de même des recherches à faire sur des bases de données pour ses essais, ou des papiers à rendre tapés et imprimés, pas calligraphiés à la plume. La Washington State University à Vancouver, où Ana étudie, a beau être une petite université, elle n'en a pas moins une bibliothèque avec des ordinateurs. Les ordinateurs des campus que j’ai fréquentés demandent en plus à chaque étudiant d’ouvrir sa session, ce qui fait que vous n’avez pas l’historique des recherches de votre prédécesseur ou successeur (ce qui devrait rassurer Ana pour ce qui est de la confidentialité de ses recherches). Reste à savoir si Ana sait ce qu'est un historique...

Un livreur débarque donc avec un MacBook Pro «pas encore en magasin» tellement il est nouveau, avec un disque dur de 1,5 téraoctet, 32 gigas de RAM, bref des choses absolument pas disponibles pour l’instant, ni chez Apple, ni ailleurs.

Quand Anastasia dit au livreur qu’elle compte seulement s’en servir pour des mails et des recherches sur Internet, il manque de s’étrangler, ce qui s'avère être l'élément le plus réaliste de tout ce qui a trait aux technologies dans le roman, puisque l’équipe technique de Slate a fait a peu près cette tête quand je lui ai raconté la scène:

Et le livreur d’ajouter qu’il lui a créé un compte «Me» pour son adresse email. Réaction d’Anastasia:

J’ai une adresse mail, moi? (p.197)

OH MY GOD! (oui, je me mets à écrire comme E.L. James). Bien sûr que tu as une adresse mail! Tu as 21 ans!! Je veux bien croire que tu es toujours vierge, mais E.L. James n'arrivera pas à me convaincre que tu ne traînes pas une vieille adresse ridicule à la [email protected]

D'après le Pew Research Project, 94% des Américains de 18 ans à 29 ans lisent ou envoient des emails, alors à moins que tu aies vécu dans une cave jusqu'à tes 21 ans, il faudrait qu'on m'explique comment tu peux échapper à cette statistique écrasante, d'autant que tu es en dernière année de Bachelor dans une fac américaine. Et les facs créent pour leurs professeurs et leurs élèves des adresses mails en .edu, le nom de domaine des universités américaines. Oui, oui, la Washington State University of Vancouver aussi, j'ai vérifié. Certes E.L. James est britannique, mais je sais de source sûre (= une copine anglaise) que là-bas aussi, les universités fournissent le même genre de mails.

Tout ça étant d’autant moins crédible qu'au chapitre 17, quand un coursier lui livre un BlackBerry, Ana n'a aucun problème pour s'en servir.

Bref, là ne font que commencer mes ulcères, puisque pendant tout le reste du roman, Ana et Christian s’échangent des mails. En soi, rien de grave, ils se font même des smileys. Mais l’objet de leurs mails change à presque chaque échange. Pas de «re:», pas de mails qui s'empilent pour se faire discrets, non non, ils créent un nouveau fil de mails à chaque fois qu’ils s’écrivent. En vous le racontant ça me paraît moins grave, mais ceux qui ont un compte gmail savent de quoi je parle.

Quand Ana se met à chercher à «se documenter», on se rend compte que Christian Gray ne doit pas être très fort en Internet non plus, en plus de ne pas être un Dominant parfait:

De: Anastasia Steele

Objet: Recherche Internet

Date: 23 mai 2011 17:59

A: Christian Grey

Monsieur Grey,

Que me suggérez-vous d’entrer comme mot-clé dans la boîte de recherche?

Ana

-------

De: Christian Grey

Objet: Recherche Internet

Date: 23 mai 2011 18:02

A: Anastasia Steele

Mademoiselle Steele,

Commencez par Wikipedia. Plus de mails à moins que vous n’ayez des questions. Compris?

Christian Grey

P-DG, Grey Enterprises Holding, Inc. (p.203)

J’aime beaucoup Wikipedia, que je trouve d’ailleurs généralement très bien pour commencer à envisager un sujet. Mais Christian ne me semble pas très malin de renvoyer Ana là plutôt que sur les nombreuses pages dédiés aux débutants qui existent sur les sites SM reconnus.

Après son tour sur Internet, Anastasia est mi-choquée mi-excitée, et sa plus grande question pour Christian est de savoir s’il compte lui mettre une laisse, soit l’image d’illustration de la page Wikipedia de «Submissive»...:

Christian lui répond qu’il n’en sait rien puisqu’il n’en a jamais mis à personne, d’où ma réflexion qu’il aurait mieux fait de lui parler de ce que lui voulait faire avant ou en même temps qu’elle se renseigne sur tout ce qu’on pouvait faire. Parce que dire à la femme qu'on voudrait soumettre l'équivalent de «Just Fucking Google It» n'est pas la meilleure manière d'amener le sujet en douceur.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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