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«Cinquante nuances de Grey»: le sado-masochisme de Fifty Shades est-il réaliste? [chapitres 11 à 16]

N'utilisez pas le best-seller comme manuel éducatif pour une expérience SM, il oscille entre bonnes pratiques et très mauvaises idées.

Bondage. mikamatto.com

Bienvenue dans notre live-blog de Cinquante nuances de Grey, le best-seller érotique américain qui vient de sortir en France. Retrouvez le billet sur les chapitres 1 à 5 et la narratrice la plus insupportable au monde ici, et celui sur les chapitres 6 à 10 et le sexe dans Fifty Shades là. On reprend à la page 185.

Il n’y a pas que le sexe dans la vie, il y a le sexe sado-masochiste, aussi. Et les relations sado-masochistes en général, puisque c’est celles-ci que voudrait avoir Christian Grey avec Anastasia Steele. Le chapitre 11 contient neuf pages de contrat, un document qui n’a absolument aucune valeur juridique, comme Ana le fait remarquer à Christian p.234. L’idée est de définir l’objectif de la relation:

«Permettre à la Soumise d’explorer sa sensualité et ses limites sans danger, en respectant ses besoins, ses limites et son bien-être» p.185

Le rôle de chacun dans celle-ci:

«Le Dominant accepte la Soumise comme sa propriété, qu’il peut contrôler, dominer et discipliner pendant la durée du contrat. Le Dominant peut user du corps de la Soumise à tout moment durant les périodes allouées.» p.188

«La Soumise servira le Dominant de quelque manière qu’il estime opportune et satisfera le Dominant à tout moment au mieux de ses aptitudes» p. 189

La douleur:

«Le Dominant peut flageller, fesser, fouetter ou administrer des punitions corporelles à la Soumise comme il l’entend, à des fins disciplinaires, pour son propre plaisir, ou toute autre raison qu’il n’est pas contraint de fournir.» p.188

Et les limites de celle-ci:

«Le Dominant s’assurera qu’aucune marque permanente n’est faite au corps de la Soumise, ni aucune blessure nécessitant des soins médicaux.»

Ainsi que les «mots d’alerte» (safewords) qu’Anastasia peut utiliser pour dire à Christian qu’il s’approche de ses limites (= «jaune»), ou lui dire de s’arrêter (=«rouge»).

S’en suit une annexe qui va dans les détails de la soumission dans la vie quotidienne, puisqu’y figurent des règles sur le nombre d’heures qu’Ana doit dormir, le nombre de repas qu’elle doit manger, le sport qu’elle doit faire, etc. Une autre annexe sur les limites à ne pas franchir (le feu, le caca, le sang, les instruments gynécologiques, les enfants, les animaux, la suffocation, l’électricité), et une autre sur les limites qui peuvent être négociées.

Celle-ci consiste en fait en une série de détails sexuels sur lesquels Christian et Ana doivent s’accorder: consent-elle à la masturbation? la Fellation? La pénétration vaginale? Le fisting? La sodomie? Des baillons? etc.

Les Inrocks s’en lamentent, estimant le SM selon Grey «ultrapragmatique, lisse et aseptisé, régi par un contrat en bonne et due forme, supplice pour le lecteur bien plus que pour Ana. Ce document stipule notamment qu’aucun acte ne devra laisser de marque durable sur la peau là où, au contraire, sont recherchées “de belles zébrures longues et profondes, qui durent longtemps”, dans Histoire d’O».

Mais ce contrat est-il si loin des pratiques SM? Le blog Kinkylittlegirl estime au contraire qu’il a été copié sur «tous les bons livres éducatifs sur le BDSM». La communauté BDSM tient à ce que ses membres se comportent de façon «Safe, sane and consensual» («Sauf, sain [d’esprit] et consenti»), un slogan pour s’assurer que les jeux sexuels sont bien acceptés par toutes les parties, explique le site de la radio canadienne CBC.

Caroline Pukall, qui travaille sur la thérapie sexuelle dans le département psychologie de l’université de Queen, dans l’Ontario, explique à CBC.ca que la plupart des relations sado-maso comprennent une sorte de contrat qui permet de décider des limites pour les deux partenaires, et se dit impressionnée par le contrat de Fifty, «parce qu’il expliquait vraiment clairement ce qui était acceptable et ce qui ne l’était pas pour Christian, et qu’Ana avait le droit de le modifier».

Depuis la sortie du livre, la communauté BDSM anglophone est partagée entre ceux qui sont contents que leur style de vie soit davantage accepté par le grand public –avec toujours le cliché qui voudrait que les adeptes du BDSM aient tous eu une enfance difficile, comme Christian– et ceux qui craignent de voir débarquer des presque vierges effarouchées qui se cherchent un Christian.

Or Christian est loin d’être un Dominant parfait, et la relation Christian-Ana a beau avoir lieu entre deux personnes saines d’esprit, elle n’en est pas pour autant saine: Faire un contrat, c’est bien, mais le donner à quelqu’un d’aussi peu expérimenté qu’Ana est «irresponsable», estime Tristan Taormino, auteur du Ultimate Guide to Kink. A peu près aussi irresponsable que lorsque Christian se contente de dire à Ana de se renseigner sur Internet («commence par Wikipédia»), plutôt que d’avoir une conversation approfondie avec elle sur le BDSM.

Service après-fessée

Au chapitre 16, Anastasia goûte pour la première fois à la douleur, après avoir levé les yeux au ciel une fois de trop:

«Je descends du lit, hésitante. Il tend la main, et je lui remets le préservatif. Tout d’un coup, il m’attrape et me renverse sur ses genoux. D’un geste souple, il me place de façon que le haut de mon corps repose sur le lit à côté de lui. Il cale sa jambe droite sur les miennes et son avant-bras gauche dans le creux de mon dos pour m’immobiliser. Merde, merde, merde.
– Pose tes mains de chaque côté de ta tête, m’ordonne-t-il.

J’obéis immédiatement.
– Pourquoi je fais ça, Anastasia?
– Parce que j’ai levé les yeux au ciel quand tu as parlé.

J’ai du mal à articuler.
– C’est poli, d’après toi?
– Non.
– Tu vas le refaire?
– Non.
– Je te donnerai la fessée chaque fois que tu refais ça, compris?

Très lentement, il baisse mon pantalon de survêt. Qu’est-ce que c’est humiliant. Humiliant, effrayant, érotique. Il se régale. J’ai le coeur serré, j’ai du mal à respirer. Putain, ça va faire mal, ce truc?

Il pose sa main sur mes fesses dénudées et les caresse doucement du plat de la main. Puis sa main n’est plus là... et il me frappe –durement. Aie! La douleur me fait écarquiller les yeux. J’essaie de me lever. Il me caresse là où il m’a claquée en respirant bruyamment. Puis les claques se mettent à pleuvoir. Putain de merde que ça fait mal. Le visage crispé par la douleur, je n’émets pas un son, mais je me tortille pour échapper aux coups, galvanisée par l’adrénaline qui me sature le corps.

[...]

– Assez, souffle-t-il d’une voix rauque. Bravo Anastasia. Maintenant, je vais te baiser.

Il caresse doucement mon cul brûlant d’un geste circulaire. Soudain, il insère deux doigts en moi, me prenant complètement par surprise. J’inspire brusquement sous ce nouvel assaut qui réveille mon cerveau hébété.– Sens ça. Ton corps aime ça, Anastasia. Tu es trempée, rien que pour moi.

Il parle d’une voix émerveillée, tout en faisant aller et venir ses doigts rapidement.

Je gémis. Non, pas possible. Et puis ses doigts ne sont plus là... et je suis frustrée.
– La prochaine fois, je te fais compter les coups à haute voix. Bon, où est-elle, cette capote?» p.297 à 299

Après un orgasme pour chacun d’entre eux, il badigeonne les fesses d’Ana d’huile pour bébé puis se casse. Mais le service après-fessée, ce n’est pas qu’une histoire de baume. Ana se sent complètement troublée d’avoir été excitée par la fessée, elle nous répète trois fois qu’elle ne comprend rien à ce qui lui arrive mais se contente de dire à Christian que «ça va».

Sauf que ça ne va pas du tout, et qu’elle éclate en sanglots dès qu’il a franchi la porte. Pas étonnant, pour BlogHer, qui juge que «laisser quelqu’un seul après avoir joué, surtout quand c’est une personne qui est en train d’expérimenter, qui ne connait rien ni au style de vie ni au sexe, est inconcevable».

La relation entre Christian et Ana n’est en plus qu’une représentation d’un type de relation BDSM, un anagramme qui «recouvre un large éventail de sexualité, et qui est devenu une description passe-partout pour ceux qui aiment se faire des petites séances de fessées, ceux qui vont à des soirées et jouent des scènes devant d’autres, et ceux qui se sont entièrement dévoués à temps plein et absolument au style de vie Maître/esclave», remarque Litreactor.

Fiction n’est pas éducation mais...

Dans mon billet précédent, j’expliquais entre autre que le manque de réalisme des scènes de sexe de Cinquante nuances de Grey (où Ana jouit tout le temps à chaque coup de tous les côtés et où elle prend Christian en deep-throat dès sa première fellation) ne me dérangeait pas puisqu’on était dans la fiction, le fantasme, et qu’après tout on savait bien que le porno n’était pas réaliste.

Mais cette analyse s’applique-t-elle au sado-masochisme? Elle-même auteure d’une série de romans BDSM réputés, Laura Antoniou explique à Leatherati que oui:

«Quelqu’un qui croit qu’il connait le droit parce qu’il regarde Law and Order est un idiot, et les gens qui pensent qu’ils savent comment faire du sexe parce qu’ils regardent ou lisent du porno seront déçus [...] Avec un peu de chance, un petit contact avec la vraie vie nous remet à notre place.»

Mais sur Tumblr circule l’avis opposé d’un auteur anonyme qui se présente comme faisant partie de la communauté BDSM. Pour cette personne, le rôle de la fiction BDSM n’a rien avoir avec le reste de la fiction parce que si quelqu’un se prend pour Harry Potter «met une cape, prend une baguette magique et prétend être un sorcier, il y a peu de danger, à part se la rentrer dans l’oeil. (...) Il y a beaucoup de différents éléments et couches dans le BDSM, qui commence aux menottes à froufrou et finit dans le sang, les larmes et le viol. Prétendre être un sorcier ne fera rien expérimenter de tout ça.»

Même si ce n’est pas courant, conclut-il, des incidents graves ont parfois lieu dans le BDSM, parce que des gens ne connaissent pas ou ne respectent pas les règles de la communauté, et demande à celles qui voudraient expérimenter avec le SM de ne pas aller trop vite, de trouver quelqu’un en qui elles ont vraiment confiance, et de faire attention à elles.

Si vous êtes intéressés par une expérience BDSM (que ça soit à cause de votre lecture de Fifty shades ou autre), je ne saurai que trop vous conseiller des manuels ou des livres écrits par des pros, comme Gala Fur, qui explique à Rue 69 les règles de base.

Cécile Dehesdin

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