Cinquante nuances de Grey: Arrêtez d'appeler ça du «mommy porn» [chapitres 6 à 10]

Deseo- Desire  / neogabox via Flickr CC License By

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Le sexe dans «Fifty shades of Grey», c'est du porno, et les femmes aiment ça. Pas la peine de s'en étonner ou de lui chercher un surnom condescendant.

Bienvenue dans notre live-blog de Cinquante nuances de Grey, le best-seller érotique américain qui vient de sortir en France. Retrouvez les chapitres 1 à 5 ici. On reprend à la page 94, et il va enfin y avoir du sexe!

Attention, Christian vient d’embrasser Anastasia à la fin du chapitre 5, dans un ascenseur. Et par embrasser je veux dire:

«Il me pousse contre le mur de la cabine, m’agrippe les deux mains et les cloue au-dessus de ma tête tout en m’immobilisant avec ses hanches. De sa main libre, il m’attrape par les cheveux et tire dessus pour me renverser la tête en arrière; il écrase ses lèvres sur les miennes. C’est presque douloureux. Je gémis, livrant passage à sa langue qui en profite pour explorer ma bouche. Je n’ai jamais été embrassée comme ça. Ma langue caresse timidement la sienne et s’y joint pour une danse lente, érotique, un frotté-collé-serré de sensations. Il m’attrape par le menton. Je suis sans défense, les mains épinglées au mur, le visage maintenu; ses hanches m’empêchent de bouger. Son érection contre mon ventre.» p.92

Mais Anastasia étant le personnage qu’on commence à connaître, elle ne déduit rien sur les envies sexuelles de Christian de ce premier baiser.

Ni du moment où, alors qu’ils s’apprêtent à s’envoler en hélicoptère privé piloté par Christian «Bruce Wayne» Grey, il l’attache à un harnais de sécurité de la sorte:

«Il resserre les deux sangles supérieures, ce qui m’immobilise presque entièrement. Si je pouvais me pencher, j’aurais le nez dans ses cheveux –il sent le propre, le frais, c’est divin– mais je suis fermement ligotée à mon siège. Il me regarde en souriant, comme s’il savourait une éternelle petite plaisanterie comprise de lui seul [...]

— Maintenant, vous ne pouvez plus vous échapper. Respirez, Anastasia, ajoute-t-il doucement.

Il me caresse la joue et fait glisser ses longs doigts jusqu’à mon menton, qu’il attrape entre le pouce et l’index. Il se penche vers moi et pose sur mes lèvres un petit baiser chaste qui me laisse pantelante, le ventre crispé par ce contact exaltant et inattendu.

— J’aime bien ce harnais, chuchote-t-il.

Quoi?» p.103

Quoi? QUOI? Et là, pas trace de la «conscience» ou de la «déesse intérieure» de notre héroïne pour lui donner un indice.

Après être arrivés chez Christian, à Seattle, celui-ci fait signer un accord de confidentialité à Anastasia, puis lui montre enfin de quoi il retourne, en ouvrant la porte de sa «chambre de jeu», rebaptisée «chambre rouge de la douleur» par Ana, où il s’adonne à des parties de sexe sado-masochistes avec ses soumises.

Mais on reviendra au sexe sado-masochiste plus tard, parce qu’avant ça, il y a le sexe tout court.

Enfin! Du cul du cul du cul!

Je me retrouve citée dans un article sur le «E.L. James bashing», où l’on dit que ce live-blog est là pour partager mon «indignation» avec les lecteurs. Ce n’est pas là mon projet, puisque je suis loin d’être indignée par Cinquantes nuances.

Alors oui, je n’ai pas été tendre avec Anastasia, ni du coup avec E.L. James, dans mon récit des premiers chapitres, mais c’était parce qu’il n’y avait pas de sexe! Et que pour un livre vendu comme érotique, devoir attendre la page 129 pour que les vêtements volent, c’est long.

Mais quand enfin, on y arrive, E.L. James ne déçoit pas. Extrait de la première scène de sexe du livre (et d’Anastasia), qui dure 7 pages:

«Cette fois il ne s’arrête plus. Il s’accoude pour que je sente le poids de son corps sur le mien, me clouant sur place. D’abord il bouge lentement, rentrant et ressortant en douceur. Je m’habitue à cette sensation étrange et mes hanches vont timidement à sa rencontre. Il accélère, me pilonne de plus en plus vite, sans merci, à un rythme acharné, je soutiens la cadence, je vais à la rencontre de ses coups de rein. Il agrippe ma tête entre ses mains et m’embrasse durement, en mordant ma lèvre inférieure. Il se déplace un peu et je sens quelque chose qui monte du plus profond de moi, comme la première fois. Je commence à me raidir tandis qu’il continue à me pilonner sans trêve. Mon corps frémit, se cambre; je sens la sueur m’inonder. Oh mon Dieu... Je ne savais pas que ça serait comme ça... Je ne savais pas qu’on pouvait se sentir aussi bien. Mes pensées s’éparpillent... Il n’y a plus que la sensation... plus que lui... plus que moi... de grâce... je me raidis.

– Jouis pour moi, Ana, chuchote-t-il à bout de souffle.

A ces mots, j’explose autour de lui et j’éclate en millions de morceaux.» p.135

Je sais pas pour vous, mais les récits détaillés des parties de jambes en l’air de Christian et Ana ont excité Diane Saint-Réquier et Medellia. Et elles ne sont pas les seules, puisque les libraires français annoncent déjà un gros succès, alors que le livre vient de sortir.

Je dois avouer que j’ai du mal à comprendre la nuée de critiques qui s’abat sur le sexe tel qu’il est présenté dans Fifty shades. Ça a commencé aux Etats-Unis, où le genre s’est vu affublé de l’horrible surnom de mommy porn, littéralement «porno pour mamans».

Le condescendant «porno pour mamans»

On le dirait en tapotant sur la tête d’une lectrice qu’on ne pourrait pas faire plus condescendant. Mesdames, si vous achetez ce livre vous ne lirez pas du «vrai porno» mais du «porno pour maman», parce que c’est bien connu, les mamans n’aiment pas le porno (comme le note le directeur de la collection érotique la Musardine Stéphane Rose, le terme sous-entend en plus qu’il y a «un porno soft, féminin, bon teint pour les mamans, en opposition à un porno plus cru et salace pour les femmes prétendument plus délurées»). 

Vous n’êtes pas mère? Vous n’avez aucune raison de lire ce livre, allez donc faire un tour sur YouPorn. Vous êtes UN HOMME? Malheureux, je ne sais même pas comment vous osez le lire alors que vous n’avez pas de vagin (peu importe que, surprise, des hommes aussi achètent Fifty shades aux Etats-Unis...).

Donner à la fiction érotique un surnom pareil «suggère qu’il y a quelque chose de mal dans le fait de vouloir lire –ou écrire– de la fiction sexuelle», estime la blogueuse féministe Avital Norman Nathman, qui demande également:

«Si le livre avait été markété pour les hommes plutôt que les femmes, est-ce qu’on aurait eu droit à ces mêmes réactions, quelque part entre la dérision et la condescendance? Est-ce qu’on aurait appelé ça “daddy porn”? Non

Arrêtons deux secondes avec le porno pour maman ou, dans une autre traduction toute aussi condescendante, pour la ménagère de moins de 50 ans. N'en déplaise à l'auteure elle-même, qui en a marre que les journalistes français ne lui parlent que de sexe et pas d'amûûûr, si on considère que la pornographie montre explicitement des scènes sexuelles (là où l'érotique ne montre pas un pénis rentrant dans un vagin), le sexe dans Fifty shades of Grey, c'est du porno:

«Il change de position pour se placer entre mes jambes, sa main remonte de ma cuisse à mes fesses, qu’il caresse lentement, puis ses doigts glissent jusqu’à mon entre-jambes.

– Je vais te prendre par derrière, Anastasia.

De sa main libre, il saisit mes cheveux sur ma nuque, les enroule dans son poing et tire dessus pour m’immobiliser la tête. Je suis clouée sous lui, sans défense.

– Tu es à moi. Rien qu’à moi. Ne l’oublie jamais.

Sa voix est enivrante; ses paroles grisantes, séduisantes. Je sens son érection contre ma cuisse.

Ses longs doigts massent délicatement mon clitoris d’un lent mouvement circulaire. Son souffle est doux sur mon visage tandis qu’il mordille la ligne de ma mâchoire.

– Tu sens divinement bon.

Il frotte son nez derrière mon oreille; ses mains caressent mon corps en cercles concentriques. Mes hanches ondulent sous l’effet d’un plaisir d’une intensité presque douloureuse.

– Ne bouge pas, m’ordonne-t-il d’une voix douce mais urgente.

Lentement, il insère son pouce en moi pour caresser la paroi antérieure de mon vagin. C’est hallucinant –toute mon énergie se concentre sur cette petite parcelle de mon corps. Je gémis.» p.137

Alors après, que ça vous excite ou pas, c’est votre problème. Si ça vous rend plus:

que

J’en suis désolée pour vous.

Le porno, c’est pas pour les femmes

Fifty shades ne peut pas gagner. Soit son cul est jugé trop gentillet (avec le terme de mommy porn outre-Atlantique, en comparaison à Histoire d’O ici), soit, quand on s’accorde à dire que c’est du porno, c’est pour mieux s’en plaindre.

Pour Le Figaro, par exemple, le «génie de E.L. James consiste à avoir fait croire au monde entier que son livre recelait des pages troublantes. Or les scènes “hot”, “hard” ou X, bien que n’épargnant aucun détail au lecteur, ne suscitent pas la moindre émotion. C’est du porno à deux balles».

Je ne sais pas trop comment dire ça au Figaro alors je me lance: les femmes aiment le porno. Pas toutes hein, mais les femmes aiment le porno, et même elles aiment se masturber et jouir sans la moindre émotion, juste par pure excitation mécanique après une vidéo sur YouPorn, un passage sur Tumblr ou 10 pages de Cinquante nuances.

Je laisse le Saturday Night Live en donner la preuve en vidéo:

Oui, le livre est mal écrit et ses dialogues aussi, mais on ne demande pas à un film porno d’être bien écrit, donc je ne vois pas pourquoi on le demande à Fifty shades.

Pas un but éducatif

Troisième critique contre les scènes de sexe dans Fifty, le manque de réalisme de ce cul où Ana jouit tout le temps et plusieurs fois d’affilée, grâce à une stimulation clitoridienne, vaginale, ou... mammaire, puisque c’est comme ça qu’elle a son premier orgasme:

«Il souffle très doucement sur un sein tandis que sa main s’avance vers l’autre; il fait lentement rouler la pointe sous son pouce, ce qui l’allonge encore. Je gémis: cette nouvelle sensation me remue jusqu’à l’entrejambes. Je suis trempée. Par pitité... Je m’agrippe aux draps quand ses lèvres se referment sur mon autre téton; quand il tire dessus je suis au bord de la convulsion.

–Voyons un peu si on peut te faire jouir comme ça, murmure-t-il en poursuivant son assaut sur mes sens.

Mes tétons subissent l’attaque délicieuse de ses doigts et de ses lèvres habiles jusqu’à ce que tous mes nerfs s’embrasent; mon corps se tord sous ce supplice exquis. Il est impitoyable.

–S’il te plaît...

Je l’implore, tête renversée en arrière, bouche ouverte, gémissante, jambes tendues.

Bordel, qu’est-ce qui m’arrive?

–Laisse-toi aller, bébé, murmure-t-il.

Ses dents se renferment sur un téton, son pouce et son index tirent sur l’autre, et j’explose entre ses mains, le corps convulsé, éclaté en mille morceaux.» p.133

Outre le fait qu’apparemment, on peut vraiment jouir des seins, le sexe dans la vraie vie ne se passe pas non plus toujours comme celui du porno, et y a même un site pour le dire. Ana arrive à faire du deep-throat pour sa première pipe, tant mieux pour elle et pour Christian, c’est aussi réaliste que ce qu’on voit sur YouPorn. Cinquante nuances n’est pas un manuel de sexe (même si Larousse sort bientôt un manuel inspiré du livre), pas plus que le X n’est de l’éducation sexuelle.

En fait, j’ai du mal avec toutes ces critiques vu l’effet qu’a le livre. Si les femmes se mettent à acheter plus de sex toys ou que les scènes de Cinquante nuances de Grey leur donnent des idées pour changer leur routine sexuelle, si certaines osent enfin lire des livres érotiques parce que «tout le monde en parle», tant mieux! Si ça se trouve, elles achèteront ensuite Histoire d’O. Et sinon, peu importe. Vous aurez beau hurler que c’est pas du vrai porno/ c’est trop du vrai porno, elles s’en contretouchent.

Cécile Dehesdin