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«Cinquante nuances de Grey»: Anastasia Steele, pire narratrice au monde [chapitres 1 à 5]

Première partie de notre liveblog, venez lire et commenter Fifty shades of Grey avec nous!

Sans titre / lucyburrluck via Flickr CC License By

Bienvenue dans notre live-blog de Cinquante nuances de Grey, le best-seller érotique américain qui vient de sortir en France. On en est à la page 93, et IL N'Y A TOUJOURS PAS DE SEXE.

«Je grimace dans le miroir, exaspérée. Ma saleté de tignasse refuse de coopérer [...] Excédée, je lève les yeux au ciel face à cette brune qui me fixe, avec son teint trop pâle et ses yeux bleus trop grands pour son visage.»

Dès son premier paragraphe, Cinquante nuances de Grey nous prévient de ce qui va suivre: ce n'est pas avec notre narratrice, l’héroïne Anastasia Steele, qu'on va avoir droit à des descriptions originales ou subtiles. Ana est donc blanche et pâle, avec de grands yeux bleus et une masse de cheveux apparemment incontrôlable (j’en déduis qu’elle a les cheveux bouclés, mais vous faites ce que vous voulez). Et c’est là que s’arrête sa description physique, aussi banale que celle du héros, Christian Grey, qui est «très jeune» et «très beau».

Le deuxième billet, «Chapitres 6 à 10: arrêtez avec le "mommy porn" ou je tue un chaton», est ici

Très beau, ça veut dire «grand, en costume gris, chemise blanche et cravate noire, des cheveux rebelles sombres aux nuances cuivrées, des yeux gris et vifs». La seule originalité dans la description est la couleur des yeux de Christian (question qui n’a rien à voir mais un peu quand même: est-ce qu’on peut vraiment avoir les yeux gris? Depuis que je sais qu’Elizabeth Taylor n’avait pas vraiment les yeux violet, je n’ai plus foi en rien).

Entre la chick-lit et la comédie romantique

On n’est pas avec ce premier tome (on ne live bloguera pas les deux autres, promis) tout à fait dans le livre de «romance», ce genre typiquement anglo-saxon qui raconte une histoire d’amour se dévelopant entre deux héros (généralement un homme et une femme) malgré toutes sortes d’obstacles, et qui se doit de bien se finir, ni vraiment dans la «chick-lit», qui se concentre sur un personnage féminin fort (ça parle d’amour mais pas que, contrairement à la romance), à la Bridget Jones ou Le Diable s’habille en Prada, ni entièrement non plus dans le roman érotique qui zappe assez vite tout ce qui n’est pas sexuel (il y a vraiment beauuuucoup de texte entre les scènes de cul), mais dans une sorte de mélange des trois.

Le reste de la description d’Anastasia la fait encore plus tomber dans l’archétype de la mauvaise comédie romantique ou du mauvais romans chick-lit, puisque cette fille, comme malheureusement une grande partie de ces héroïnes, ne sait pas mettre un pied devant l’autre.

Dans les films:

Dans le livre:

«En poussant la porte, je trébuche et c’est à quatre pattes que j’attéris dans le bureau de M. Grey. Et merde, merde, merde! Des mains secourables m’aident à me relever. Je suis morte de honte. Moi et ma fichue maladresse!» p.14

«Alors que je m’apprête à traverser la rue, je trébuche sur le bord du trottoir.» p.59

«Je suis incapable de courir en faisant autre chose en même temps, comme faire bondir ou lancer un ballon.» p.62

Sans oublier que les trois premières fois où elle serre la main de Christian, une décharge électrique les traverse. Une façon très subtile et réaliste qu’a E.L. James de nous dire «IL SE PASSE QUELQUE CHOSE DE FORT ENTRE EUX».

Au début fut la fan fiction

Si Ana ne sait pas mettre un pied devant l'autre sans tomber, ce n'est pas sa faute, ni entièrement celle de son auteure. Avant de s’appeler Anastasia et Christian, ils étaient Bella et Edward, les deux personnages principaux de la saga Twilight, (Bella étant une grande maladroite). Cinquante nuances de Grey a en effet commencé sa vie comme une fan fiction intitulée Master of My Universe, écrite par  E.L. James sous le pseudo de Snowqueen Icedragon, sur Fanfiction.net.

La fan fiction, genre on ne peut plus démocratique qui existe depuis les fanzines, se retrouve propulsée à un autre niveau avec Internet. Les adeptes s’emparent de personnes réels ou de personnages de livres pour leur faire vivre d’autres aventures. Autrement dit, ils inventent, écrivent, et publient sur des forums dédiés la romance entre Draco et Hermione, qui dans le vrai Harry Potter se détestent, la vie de Ginny (Harry Potter est très demandé dans la fanfiction), ou même l’histoire gay de Mitt Romney et Paul Ryan (foutues élections présidentielles / Note de l'éditeur: ces trois mots précédents ressemblent manifestement à du E.L. James, lire plus bas).

Comme le résumait très bien un article du Time en 2011:

«La fan fiction est ce à quoi la littérature pourrait ressembler si un groupe d’accros à la pop culture brillants devaient entièrement la réinventer après une apocalypse nucléaire, enfermés dans un bunker. Ils ne le font pas pour l’argent. Il ne s’agit pas de ça. Les écrivains l’écrivent et la mettent en ligne juste pour la satisfaction. Ce sont des fans, mais pas des consommateurs de média silencieux et accrochés à leur canapé. La culture leur parle, et ils répondent à la culture dans son langage.»

La fan fiction raconte très souvent des histoires d’amour et / ou de sexe, qui se sous-découpent en d’autres sous-genres (les plus classiques comme «fantaisie», «science-fiction» ou «romance», mais aussi d’autres comme «homme/homme», «sado-maso», etc).

Jusqu’à 50 Shades, la fan fiction restait dans un cercle restreint de fans du genre ou de l’oeuvre originale, mais la publication de la trilogie d’E.L. James a fait entrer le reste du monde dans l’univers merveilleux où Isabella, Edward, Spock ou Kirk font exactement ce que vous voulez. Les éditeurs ayant tendance à exploiter un filon qu’ils sentent prometteur, une maison d’édition vient de décider de publier la fan fiction d’une jeune fille de 16 ans sur le groupe One direction...

Si les personnages appartiennent à la base à Stephenie Meyer, auteure de Twilight, E.L. James les a transformés pour leur faire vivre l’histoire qu’elle voulait: Christian n’est pas au lycée avec Ana mais un milliardaire mécène de la fac:

«[...] pour rencontrer le mystérieux PDG de Grey Enterprises Holdings, Inc., grand mécène de notre université. Le temps de ce chef d'entreprise hots du commun est précieux –bien plus que le mien–, mais il a accepté d'accorder une interview à Kate. C'est un scoop, paraît-il.» p.11

Et puis, surtout, ce n’est pas un vampire, même s’il cache lui aussi un secret. On le sait parce que le chapitre 2 nous le dit:

«Ceux-là, ça ira, m'annonce-t-il avec son sourire qui dit "j'ai un secret"» (p.35) 

«Et c'est quoi votre truc, Anastasia? me demande-t-il d'une voix douce avec, de nouveau, son sourire "secret"» (p.37)

Une narratrice pas très futée

En revanche, Hollywood ne fait pas vraiment dans la vierge effarouchée, plus dans la femme-tellement-accomplie-au-travail-qu’elle-ne-trouve-pas-d’homme. Ana est au-delà de la vierge effarouchée, elle est complètement innocente, pour reprendre les termes du livre, ou complètement jacotte, pour reprendre les miens.

Qu’elle n’ait jamais fait l’amour à 21 ans ne me choque pas particulièrement, elle fait tout simplement partie des 20% des Américaines dans ce cas. Mais au chapitre 3, notre narratrice nous apprend quand même:

«Christian Grey me tient par la main. Personne ne m’a jamais tenue par la main. J’en ai le vertige [...]»

D’où on déduit qu’elle n’a jamais été à l’école maternelle. Plus que ça, sa narration nous fait vite comprendre qu’elle n’est pas très futée, ce qui pose problème: comme elle narre à la première personne, on a envie de lui crier dessus les réponses à tous ses «Quoi?» et autres «Je me demande vraiment ce qu'il veut dire par là». A la place, on doit se contenter de la voir discuter avec sa «conscience» et sa «déesse intérieure», qui ne font pas le job.

Après la rencontre entre Anastasia et Christian (elle est allée l’interviewer pour rendre service à sa colloc, rédac chef du journal de l’école aux «cheveux blond-vénitiens impeccablement coiffés et aux yeux verts pétillants»), les cinq premiers chapitres du livre nous montrent comment Christian tente de se rapprocher d’elle, et à quel point il a l’air d’avoir des tendances SM. Ana nous répète toutes les trois pages que c’est un «maniaque du contrôle», et il se rend par exemple au magasin de bricolage où travaille Ana pour faire emplette de liens de serrage en plastique, du gros scotch, de la corde, soit:

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A chaque demande de Christian, Anastasia se contente de se demander pourquoi il veut ces articles, en reconnaissant que ça ne doit pas être pour du bricolage et en se sentant toute excitée, mais sans faire de lien entre ces différents éléments.

Au chapitre 5, alors qu’elle se réveille dans sa chambre d’hôtel après avoir trop bu la veille et l’avoir appelé bourrée, Christian dit à Ana:

«Si vous étiez à moi, vous ne pourriez pas vous asseoir pendant une semaine.»

Quand elle lui dit «vous êtes un adepte de la discipline, on dirait», et qu’il répond «vous ne savez pas à quel point vous avez raison», elle ne s’interroge pas.

Il enchaîne, «je ne veux pas vous toucher, Anastasia. Pas avant d’avoir obtenu votre consentement écrit», et de son côté à elle résonne un simple «Quoi?».

Pendant ce temps, toi lecteur, tu SAIS ce qu’il se passe, en vrai tu le saurais même si tu n’avais pas entendu parler de 50 Nuances, tu te douterais qu’il y a quelque chose de pas habituel dans ses goûts pour vouloir un consentement écrit. Mais Ana, rien.

En même temps, à quoi je m’attends de la part d’une fille qui, quand elle prend sa douche à l’hôtel de Christian et qu’elle lui pique sa brosse à dents, pense:

«Je m’en empare, mets du dentifrice dessus et me brosse les dents à toute vitesse. J’ai l’impression d’être une vilaine petite fille. Ça m’excite.»

Est-ce que je suis trop dure avec Anastasia? Est-ce qu’une jeune femme de 21 ans qui n’a jamais tenu la main d’un garçon et qui se sent cochonne quand elle se brosse les dents peut ne rien connaître à la vie au point qu'on ne puisse pas lui en vouloir? Et dans ce cas, est-ce à E.L James qu’on doit en vouloir?

Cécile Dehesdin

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