Filigrane / Culture

Lire des livres racistes aux enfants c'est compliqué (pour les adultes)

Temps de lecture : 2 min

shuttershack via Flickr LicenseCC By

Un journaliste canadien qui lisait Asterix a son fils a été interrompu pendant la lecture par celui-ci, qui l'interrogea: «Papa, pourquoi les pirates ils ont un gorille?» Sauf que ce n'était pas un gorille, mais un esclave noir, dessiné quasi comme un gorille parce que les albums d'Asterix ont beaucoup de qualités, mais le progressisme n'en fait pas forcément partie. Le journaliste canadien s'interroge donc, dans un article du New York Times, sur la façon de lire des livres racistes aux enfants.

Les libraires et bibliothèques ont parfois fait le tri. Les livres ont aussi parfois été réécrits, à l'instar de Charlie et la Chocolaterie, de Roald Dahl. Dans la version de 1964, les Oompa-Loompas étaient les membres d'une tribu africaine et présentés comme des esclaves de Willy Wonka. Lors de la deuxième édition de 1971, ils n'étaient plus des pygmées venant d'Afrique mais venaient de «Loompaland», région de «Loompa», île du Pacifique.

Stéréotype flou

Mais lorsque les stéréotypes sont clairs, comme dans Babar (que le journaliste qualifie d'«ennuyeux», ce qui me paraît absolument faux: Babar, c'était l'éclate. Le dessin-animé avec son générique louant «Bababar mon copain Babar» aussi, et les 33 tours de Babar, y compris la version dans laquelle Jacques Brel est le narrateur, valent une indigestion de madeleines), quand les stéréotypes sont clairs donc, ce n'est pas très grave, on peut dire à l'enfant contre quoi on se bat, quel est ce stéréotype. Quand le stéréotype est flou, comme Jar Kar Binks dans Star Wars, possiblement une caricature raciste, mais comment exactement, pourquoi... c'est plus compliqué, selon le New York Times.

Les stéréotypes sont aussi «ce que les enfants attendent des histoires, ce qui est évidemment lié à ce que nous attendons tous des histoires: de la simplification».

«Qui connaît les conséquences, ou même sait s'il y en a? (...) Ou nos esprits sont-ils simplifiés par l'exposition à des stéréotypes dès le plus jeune âge?»

Laura Ingalls et les Indiens

Il se pourrait aussi que si les enfants aiment la simplification, ils n'aiment pas forcément la simplification du racisme. En 2009, une journaliste du Guardian s'interrogeait également sur les lectures de sa fille (de 9 ans) et sur les stéréotypes auxquels celle-ci pouvait être confrontée en lisant des classiques. Exemple: La Petite Maison dans la Prairie, livre dans lequel revient souvent la phrase «Un bon Indien est un Indien mort» et dans lequel la famille de Laura Ingalls souhaite coloniser tout le pays rapido, et que les Indiens déguerpissent vite. Le manichéisme non raciste de la jeune lectrice lui fit simplement s'exclamer: «Je déteste la famille de Laura!» et lâcher le livre.

Par ailleurs, ces livres permettent aussi, quand la lecture est accompagnée des adultes, ou discutée, de comprendre le fonctionnement des stéréotypes, d'aborder le problème du racisme. Ces livres donnent l'occasion aux parents de raconter pourquoi à une époque de l'Histoire, dire que les Indiens étaient mieux morts, c'était cool. C'est un support de débat, selon la journaliste du Guardian.

Evidemment, c'est à condition de bien vouloir débattre.

Le journaliste du New york Times a préféré, au moins dans un premier temps, ne pas aborder le problème des noirs dessinés comme des gorilles.

«Il est évident que je veux protéger mon fils de ces horreurs, et me protéger moi-même, mais je crois que d'une certaine manière, d'une manière indéfinissable, je veux aussi protéger le passé. Je suis gêné pour l'Humanité, de tous ces non-sens, et je n'ai pas envie de soumettre le monde au jugement complet et parfait d'un innocent.»

Bonus racisme pour enfants: vous pourrez méditer sur cette vidéo...

Scrub me Mama with a Boogie Beat est une vidéo de Walter Lantz de 1941. Complètement raciste.

Charlotte Pudlowski journaliste, créatrice et rédactrice en chef du podcast Transfert

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