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Peut-on vraiment adapter Gatsby le Magnifique?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 12.03.2013 à 10 h 12

Le problème n'est pas que les livres seraient forcément meilleurs que les films, regardez Le Parrain ou Fight Club.

Gatsby le Magnifique, de Baz Luhrmann. Warner Bros. France

Gatsby le Magnifique, de Baz Luhrmann. Warner Bros. France

La version de Gatsby le magnifique par l'Australien Baz Luhrmann, quatrième adaptation au cinéma du chef d'oeuvre de Fitzgerald, sera présenté le 15 mai en ouverture du 66e Festival de Cannes. Baz Luhrmann s'en est félicité, selon le communiqué de presse du Festival: «Je suis très fier de revenir dans un pays et un festival qui se sont toujours montrés généreux avec moi. Et heureux de voir ce film projeté à Cannes, pas très loin de Saint-Raphaël où Scott Fitzgerald a écrit parmi les passages les plus poignants et les plus émouvants de son extraordinaire roman.»
Ce film, très attendu, peut-il être à la hauteur du livre? Nous republions un article paru à l'annonce de la sortie du film.

Bien sûr il faudra attendre. Admirer la 3D, l’audace d’une BO signée Jay-Z et Kanye West pour l’adaptation d’un roman qui se déroule en 1922, la performance du toujours remarquable DiCaprio.

Mais on serait bien tenté de dire que Gatsby le Magnifique, de Francis Scott Fitzgerald, est inadaptable. Et que l’on ne parie pas sur le film de Baz Luhrmann (Romeo + Juliet) qui s’y essaiera. D’ailleurs les adaptations précédentes le prouvent. Rien n’a été à la hauteur de cet univers en forme de bulle de champagne, qui explose dans le luxe, tragiquement.

Dans le Guardian, Jay McInerney explique ce qu’est Gastby: «Plus qu’un classique américain».

«C’est devenu un document attestant de la psyché nationale, un mythe créateur, la pierre de Rosette du rêve américain.»

Allez adapter la pierre de Rosette au cinéma.

Un roman fragile

Seulement, Gastby n’est pas le roman à la construction solide qui permettrait à n’importe quel réalisateur de se dire «chouette, je reprend l’histoire du type fou amoureux, qui passe plusieurs années à s’enrichir pour reconquérir la fille qu'il a rencontrée il y a cinq ans, qui devait attendre qu'il revienne de la guerre pour l'épouser et puis n'a pas attendu».

Dès 2010, The Atlantic s’inquiétait de la production à venir. «Le film ne s’approchera même pas de la puissance du roman», lisait-on dans le magazine américain.

«Pas simplement parce que Gatsby est un livre et que, comme le cliché le veut, le livre serait toujours meilleur que le film. Les adaptations cinématographiques du chef d’œuvre de Fitzgerald échouent à cause de la nature de Gatsby –un livre un peu maigre quant à l’histoire, mais incroyablement dense dans sa matière introspective, ses réflexions tacites, ses métaphores subtilement filées, et ses longues éblouissantes descriptions de ce que l’on pourrait, ailleurs considéré comme de simples mondanités: un coucher de soleil, des pelouses s’étalant devant des perrons, des épouses en colère, qui n’ont quoi que ce soit de particulier que grâce à la description que le narrateur fait d’elles.»

 

Tous les films ne sont pas moins bons que les romans, rappelait alors The Atlantic, citant Fight Club (roman de Chuck Palahniuk) ou Le Parrain (roman de Mario Puzo avant d'être le film de Coppola). On pourrait désormais ajouter Cosmopolis, dont le film de David Cronenberg est tout de même autrement plus palpitant que le roman de Don DeLillo. Mais Gastby?

La réussite du roman tient notamment à la voix de Nick Carraway, le narrateur, à la fois distant, racontant l’histoire de Jay Gatsby –et à la fois imprégnant tout le roman, modeste, distant, les yeux grands ouverts sur ce monde de luxe, de jazz, de passions et de mesquineries.

«Gatsby sans la voix de Nick, sans l’instance de sa conscience, serait comme les paroles de Bob Dylan sans la musique. Intéressant, oui, mais poétique? Je ne crois pas», précise Jay McInerney. «Le Gatsby de Fitzgerald est une création fragile, faite de mots et de rêves.»

 

Filmer la lumière verte

Et puis il y a une phrase, sans laquelle le livre ne serait pas lui-même. Une des plus belles phrases de la littérature américaine; elle contient tout le roman, et tous les rêves. Elle évoque la lumière verte qui brûlait près de la maison de Daisy, et que Gatsby regardait de loin, tout le temps qu’il attendait d’approcher la femme qu’il aimait:

Fitzgerald écrit:

«Gatsby believed in the green light, the orgastic future that year by year recedes before us. It eluded us then, but that's no matter – tomorrow we will run faster, stretch out our arms further... And one fine morning – So we beat on, boats against the current, borne back ceaselessly into the past.»

Une phrase compliquée à traduire, qui le fut à de nombreuses reprises. Florence Noiville les répertoriait dans Le Monde en 2011:

En 1945, Victor Liona proposait:

«Gatsby croyait en la lumière verte, l'extatique avenir qui d'année en année recule devant nous. Il nous a échappé ? Qu'importe ! Demain nous courrons plus vite, nos bras s'étendront plus loin... Et un beau matin... C'est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.»

En 1976, Jacques Tournier:

«Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c'est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant... Et, un beau matin... Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé.»

Et puis récemment, en 2011, Julie Wolkenstein:

«Gatsby croyait à la lumière verte, à cet orgasme imminent qui, année après année, reflue avant que nous l'ayons atteint. Nous avons échoué cette fois-ci, mais cela ne fait rien: demain nous serons plus rapides, nous étendrons nos bras plus loin – et, un beau matin... C'est ainsi que nous nous débattons, comme des barques contre le courant, sans cesse repoussés vers le passé.»

Une phrase déjà si compliquée à traduire dans d'autres langues, mais dans le même langage, comment voulez-vous lui trouver une traduction visuelle, sur grand écran?

C.P.

Photo: Couverture de la première édition de Gatsby Le Magnifique, en 1925, puis couverture de la traduction française de Victor Liona, en poche.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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