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Que lisent les personnages de séries?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 08.06.2012 à 10 h 00

Ou le complot de la télévision en faveur de la lecture.

January Jones dans Mad Men, lisant Le Groupe de Mary McCarthy. Capture d'écran.

January Jones dans Mad Men, lisant Le Groupe de Mary McCarthy. Capture d'écran.

Dans le dernier épisode de la série (la-plus-géniale-de-cette-saison-merci-HBO) Girls, le personnage d'Hannah, incarné par la (brillante) créatrice de la série, et son actrice principale Lena Dunham, lit Saul Bellow - le recueil de nouvelles Him with his foot in his mouth. Ce qui conforte ma théorie toute personnelle (ou un voeu pieux) selon laquelle les bonnes séries américaines sont une conspiration géante pour remettre la littérature au premier plan. (De fait, là, le livre est au premier plan, vous êtes d'accord?)

Le personnage d'Hannah, dans Girls, veut par exemple être écrivain. Carrie Bradshaw, son ancêtre plus glamour et nettement moins marrante (dans Sex and the City) était auteure elle-même. Certes, elle écrivait des livres qui était sans doute plus proche de Marc Lévy que de Saul Bellow, mais elle était auteure néanmoins.

Il y a aussi les séries comme Gossip Girl, qui sous des apparences de frivolité, est truffée d'allusions littéraires. Quand ce n'est pas Jay McInerney qui débarque en personne pour jouer le parain littéraire de Dan (Penn Badgley), ce sont ses textes eux-mêmes qui sont repris. Dans un épisode, Chuck (Ed Westwick) se sert (et adapte au féminin) de la première phrase de Bright Lights, Big city: «You are not the kind of guy who would be at a place like this at this time of the morning». (Tu n'es pas le genre de type à te retrouver dans un endroit pareil à une heure aussi matinale.)

Dans la même série, Serena (Blake Lively) lit Francis Scott Fitzgerald. Mais même pas le plus connu, disons Gatsby le Magnifique, ou Tendre est la Nuit. Non, elle lit Les Heureux et les damnés. Et elle obtient même un boulot grâce à ça. (Parce qu'elle rencontre anodinement, à Los Angeles, un type sur un banc qui est en train d'annoter le roman. Il est l'assistant d'un réalisateur, qui passe miraculeusement par là, voit que son assistant n'a pas fini d'annoter, mais que Serena connaît bien le livre, et file le boulot à la jeune femme. Normal.) Message subliminal: lisez, vous aurez du travail.

Le type qui annote:

Serena qui aborde le type et s'apprête à lui voler son boulot en souriant:

Autre message subliminal: les livres c'est que du bonheur. Dans l'un des épisodes de Parks and recreation, (The Fight), Leslie (Amy Poehler) vient donner des affaires à Ann (Rashida Jones) pour un entretien d’embauche. Elle lui balance une série de classeurs, des provisions pour pouvoir bosser toute la nuit, et Freedom, de Franzen. «Et pourquoi je dois lire ça déjà?» (sous-entendu: cocotte, tu m’as filé trois classeurs à potasser cette nuit, un roman de 800 pages en plus n’est peut-être pas nécessaire). «Parce que je l’ai presque fini et que je veux absolument qu’on parle de Patty». (Sous-entendu: c'est complètement nécessaire, parce que ce livre est génial, je ne peux pas attendre pour en parler. Et ce livre est, absolument, génial. Comme ne l'indique pas l'immonde couverture de l'édition américaine ci-dessous.)

Mad Men, en plus d'être qualifiée de série extrêmement littéraire, est aussi ponctuée de références, sous formes d'allusions dans des conversations, ou à travers des livres montrés explicitement. Frank O’Hara, Fitzgerald, Ruth Benedict, D.H. Lawrence, ou Edward Gibbon sont ainsi mentionnés. (En 2010, la New York Public Library avait repertorié quelques unes des lectures des personnages).

La série de Matthew Weiner valorise la littérature comme émancipatrice et subversive. Comme lorsque dans la saison 2 (épisode 11), Don Draper se réveille au lit avec une femme qui n'est pas la sienne - et qui se prénomme Joy. Elle lit Le Bruit et la Fureur (de William Faulkner), nue sous les draps. Une conversation démarre sur le roman pour se terminer sur un «I like sex» de Joy. Autant vous dire que ça érotise furieusement l'objet livre et la lectrice devient une femme moderne et libérée. On avait deviné, à partir du moment où elle avait attiré Don dans son lit, qu'elle ne devait pas être trop coincée. Mais le livre associé à ce personnage fait de la lecture un acte d'émancipation.

Dans la saison 3, Betty Draper (January Jones), persuadée depuis longtemps que son mari la trompe (cf photos ci-dessus pour la lucidité) s'apprête à obtenir les preuves de ses mensonges. Dans l'épisode 10, juste avant qu'elle ne les découvre et ne se retrouve donc en position de force, la jeune femme est montrée dans son bain, lisant Le Groupe de Mary McCarthy. Le roman qui fit la célébrité de McCarthy est un jalon de la littérature féministe. Dans l'épisode, il est comme le signe du tournant à venir, dans la situation maritale de Betty.

Il y a même des séries tellement littéraires que des clubs de lectures dérivés ont été fondés. Comme pour Lost. Certes, c'était pour promouvoir la série. Mais la chaîne ABC, qui diffusait la série, avait quand même lancé le «Lost Book Club», avec toute une série de livres, de Kierkegaard à Salman Rushdie, de Dickens à Nabokov. Etant donné le nombre de niveaux de lectures dans Lost, je pense qu'à un certain niveau, on peut dire que c'est définitivement un complot en faveur de la littérature.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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