Nanni Moretti, lors de la cérémonie de remise des prix, dimanche à Cannes. Yves Herman / Reuters
Le soupçon s’est répandu comme trainée de poudre: Nanni Moretti, président du jury du 65e festival de Cannes, aurait favorisé les films distribués par la société qui distribue également ses propres réalisations en France, Le Pacte.
Cinq des sept récompenses attribuées par le jury de la compétition officielle des longs métrages vont en effet à des films distribués en France, et donc présentés à Cannes, par cette société: le Grand Prix du Jury à Reality de Matteo Garrone, le Prix de la mise en scène à Post Tenebra Lux de Carlos Reygadas, le Prix de la meilleure actrice partagé entre les deux interprètes de Au-delà des collines de Cristian Mungiu, le Prix du scénario attribué au même Cristian Mungiu, le Prix du jury décerné à La Part des anges de Ken Loach.
Rien ne permet d’affirmer pour autant qu’il y a eu une magouille. Personnellement j’ai même l’intime conviction du contraire. S’il faut pourtant prêter attention à ce phénomène, c’est qu’il traduit en l’exagérant un phénomène bien réel, celui de la concentration entre les mains d’un petit nombre de sociétés.
Au reproche récurrent de sélectionner trop souvent les mêmes réalisateurs, reproche auquel s’ajoute cette année celui de primer aussi toujours les mêmes (les cinq cinéastes récompensés ont déjà été lauréats à Cannes, Haneke, Mungiu et Loach ont déjà eu une Palme d’or, Reygadas et Garrone avaient déjà reçu le même prix que celui qui leur a été décerné le 27 mai au soir), s’ajoute le sentiment de la prévalence de quelques sociétés, détentrices des films les plus volontiers choisis par les sélectionneurs.
On peut s’épargner ici les théories du complot et les accusations sans preuve de connivences illicites, pour prendre acte du phénomène dans son caractère objectif. Il s’agit en effet d’un risque pour le Festival lui-même, c’est-à-dire pour le cinéma. Cannes est, sans discussion, le plus important festival du monde. Tant mieux pour lui et ceux qui le font, mais surtout tant mieux qu’il existe une telle manifestation, pour la manière dont elle contribue à la vie des films et de ceux qui les font, à la visibilité et au prestige de l’activité cinématographique elle-même.
Qu’un art (parce qu’il est aussi une industrie) fasse l’objet d’une célébration bénéficiant d’une visibilité mondiale qui ne se compare qu’à celle des Jeux olympiques est une chance et une opportunité énormes. D’ailleurs tenez: on s’est beaucoup ému, ici-même et dans bien d’autres endroits, de l’injustice faite à Holy Motors, le film de Leos Carax oublié du palmarès.
Il y a fort à parier que cette émotion contribuera néanmoins à conforter la visibilité du film et à aider à sa circulation dans le monde. Où donc, ailleurs qu’à Cannes, une œuvre bénéficie-t-elle de ne pas être récompensée? Nulle part, parce que nulle part ne résonnent de manière comparable les enthousiasmes et les colères que suscite un film (et a fortiori une pièce de théâtre, un roman, une œuvre d’art plastique, un morceau de musique…).
C’est pourquoi il importe de prendre garde à ce risque d’un excès de concentration, sur les sélectionnés, les primés, les sociétés, effet qui ne pourrait qu’affaiblir Cannes. Et ce d’autant plus qu’il n’y a pas ici véritablement de concurrence. Les autres grands festivals, Toronto, Berlin, Pusan, Locarno fonctionnent bien, et on souhaite à Venise repris cette année par Alberto Barbera de retrouver son rôle et ses moyens.
Jamais ils ne remplaceront pas ce que Cannes est devenu sous la houlette de Gilles Jacob, et depuis 10 ans de Thierry Fremaux. L’affaiblissement de la manifestation française n’entraînerait aucun renforcement utile de celles qui sont moins ses concurrentes que les autres grands sommets d’une chaine festivalière, nécessaire dans sa diversité.
Au-delà des chicaneries pour tel ou tel titre, telle ou telle star, ils jouent des rôles spécifiques, plus complémentaires que concurrents, où le rôle de Cannes reste primordial. Et donc à la fois le plus sensible, et celui qui doit rester le plus rigoureux.
Jean-Michel Frodon
Dossiers : Festival de cannes 2012, Nanni Moretti, Cristian Mungiu, Ken Loach, distribution, cinéma, économie du cinéma, conflit d'intérêt, Thierry Frémaux, Léos Carax





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Monsieur Frodon a du mal à s'en remettre : "Holy Motors, le film de Leos Carax oublié du palmarès", à qui il aurait bien donné la Palme d'Or, lui reste en travers de la gorge.
Il décide donc de faire écho à ce "soupçon (qui) s'est répandu comme une trainée de poudre : Nanni Moretti...aurait favorisé les films distribués par la société qui distribue également ses propres réalisations en France". Voilà !
Mais visiblement peu fier, il ajoute aussitôt : "Rien ne permet d'affirmer pour autant qu'il y a eu magouille. Personnellement j'ai même l'intime conviction du contraire."
Nous voilà tout de même troublés et monsieur Frodon avec nous, qui écrit, en mentionnant les autres festivals du cinéma : "Jamais ils ne remplaceront pas ce que Cannes est devenu sous la houlette de Gilles Jacob, et depuis 10 ans de Thierry Fremaux."
On croit deviner que Messieurs Jacob et Fremaux sont au-delà de tout soupçon, mais on aura eu chaud !