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C’est quoi un film de cinéma de Cannes?

Titiou Lecoq, mis à jour le 22.05.2012 à 20 h 23

Si on prend les critères de la sélection de Cannes cette année, de toute évidence, c’est un film qui donne envie d’avaler une poignée de clous rouillés et d’attendre la mort.

Au-delà des collines © Le Pacte

Au-delà des collines © Le Pacte

Le premier jour, vu les horaires, j’avais le choix entre: Au-delà des collines, film roumain de 2h30 de Cristian Mungiu et Les Chevaux de Dieu film d’1h55 de Nabil Ayouch. Pour me décider, j’ai lu les résumés officiels.

Soit, choix 1:

«Alina revient d’Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu’elle ait jamais aimé et qui l’ait jamais aimée. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d’avoir Dieu comme rival.»

Ou choix 2:

«Yachine, 10 ans, vit avec sa famille dans le bidonville de Sidi Moumen à Casablanca. (…) Un père dépressif, un frère à l’armée, un autre presque autiste et un troisième, Hamid, petit caïd du quartier. (…) Hamid se retrouve en prison, Yachine enchaîne alors les petits boulots pour sortir de ce marasme où règnent violence, misère et drogue. A sa sortie de prison, Hamid a changé. Devenu islamiste radical pendant son incarcération…»

A ce stade de la lecture, mon compagnon de cinéma a tranché: «Ok, on va voir les nonnes gouines roumaines refoulées»

Au vu de ces résumés, on se dit que quand même, parfois, Cannes est une caricature de lui-même. On a donc choisi le film de Cristian Mungiu qui avait eu la palme pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours en 2007 –que je n’ai pas vu.

Si je vous dis Roumanie, vous pensez:

  • 1°) gens pauvres dans des paysages dépressifs
  • 2°) gens pauvres dans des paysages dépressifs qui croient à Satan
  • 3°) gens pauvres dans des paysages dépressifs qui croient à Satan et qui ont passé leur enfance dans des orphelinats où ils ont subi des sévices sexuels
  • 4°) gens pauvres dans des paysages dépressifs qui croient à Satan, ont passé leur enfance dans des orphelinats où ils ont subi des sévices sexuels ET qui portent des joggings moches.

Bah voilà. Au-delà des collines raconte l’histoire de filles pauvres qui croient à Satan, ont passé leur enfance dans un orphelinat où elles ont subi des sévices sexuels et portent des jogging moches.

Voichita s’est donc réfugiée dans un monastère. Alina vient la chercher pour qu’elles vivent leur amour en paix mais Voichita ne veut pas quitter dieu. Alina décide donc de devenir nonne pour rester avec elle. Mais elle se révolte sans cesse. Les autres nonnes pensent qu’elle est possédée par le malin. Alors elles essayent de la désenvoûter pour la sauver. Mais ça marche pas. Alors elles essayent encore. Mais ça marche pas. Alors elles essayent encore.

Dans ma vie, j’ai vécu beaucoup de tranches de 2h30, mais celle-là m’a paru particulièrement longue. (Je me suis endormie 5 minutes, j’avoue. Le roumain, c’est très mélodieux comme langue, ça vous berce facilement.)

Pourtant, l’histoire est intéressante. C’est bien joué. Le point de vue adopté est original. On comprend comment le drame va se produire –oui, parce que je ne veux pas spoiler mais au cas où vous ayez eu un doute sur l’issue de l’intrigue, je vous préviens, ça finit mal. C’est esthétiquement beau.

Et pourtant, c’est chiant. Pourquoi? Parce que c’est doublement redondant. La succession des scènes est redondante. Autrement dit, la progression dramatique est nulle. On assiste à la répétition de la même scène encore et encore. Les plans eux-mêmes sont redondants. Comme s’il y avait toujours trois secondes de trop sur chaque image.

Pourquoi Cristian Mungiu a fait ce choix? Evidemment, les critiques de ciné professionnels nous fournissent des réponses. Ainsi, mon collègue de Slate parle de «sa capacité à observer, à laisser vibrer les corps, à attendre l’instant où davantage de sens, et surtout davantage de présence, émane de l’écran».

Perso, je veux bien attendre de laisser vibrer les soutanes de nonnes mais sinon, il existe une chose au cinéma qui s’appelle le montage et qui peut se révéler bien utile.

Bonus: je pourrais finir ma critique sur cette petite pique mais l’honnêteté intellectuelle m’oblige à raconter la suite. Le lendemain, avant de m’enquiller le Haneke (l’histoire d’«un couple d’octogénaire dont la femme a un accident cérébral»), j’ai frénétiquement cherché un film qui ne me donnerait pas envie de me pendre. Un pari osé vu la sélection cannoise de cette année.

Je me suis rabattue sur Lawless de John Hillcoat, qui avait réalisé La route en 2009. Au temps de la prohibition, trois frères qui trafiquent de l’alcool. J’avais entendu des avis plutôt positifs «on ne s’ennuie pas, c’est énergique, voire drôle» mais une remarque récurrente qui m’agaçait: «ce n’est pas du tout un film pour Cannes». Ah? Parce qu’on ne s’ennuie pas alors c’est pas du film de cinéma c’est ça?

En sortant de la projection, j’ai dit:

«On ne s’ennuie pas mais je comprends pas ce que ça fait à Cannes.»

C’est un sympathique film du dimanche soir devant sa télé. Mais ça n’invente rien, ça ne laisse pas de trace. En contrepoint, j’ai été obligée d’admettre que Mungiu a une vision du cinéma. Son film existe en tant qu’œuvre là où Lawless reste un simple divertissement.

Mais diantre, œuvre ou pas, s’emmerder au cinéma est impardonnable.

Titiou Lecoq

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