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Dan Franck, écrivain en campagne

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 03.05.2012 à 16 h 55

L'auteur, scénariste, publie un roman engagé sur Jean Moulin, qui résonne avec la politique d'aujourd'hui.

Dan Franck le 30 avril 2012, à La Closerie des Lilas à Paris / C.P.

Dan Franck le 30 avril 2012, à La Closerie des Lilas à Paris / C.P.

Longtemps Dan Franck a été nègre. Il prêtait sa plume à ceux qui avaient plus d’orgueil et moins de style. A la Closerie des Lilas, entre Montparnasse et Saint-Germain, l'écrivain parisien en est à son deuxième coca light. Dans un sourire qui fend son visage rond, il dit: «Je n’écris plus pour les autres désormais». 

Ce n’est pas tout à fait juste. Il n’écrit plus sur commande. Il n’écrit plus sous d’autres noms. Mais il écrit pour ses engagements, ses idées, ses idéaux; pour la gauche et contre la droite et l’extrême droite.

Les batailles idéologiques

Son dernier roman s’appelle Les Champs de Bataille, pour les batailles idéologiques de la Seconde Guerre mondiale, au sein de la Résistance. Les batailles qui opposaient Jean Moulin, l’homme de gauche, et les courants d’extrême droite qui ont conduit à sa torture et à sa mort. Dans son roman, Dan Franck imagine le troisième procès de René Hardy, résistant d’extrême droite qui dans la réalité a été jugé deux fois, en 1947 et en 1950, accusé d’avoir causé l’arrestation de Jean Moulin à Caluire, sans jamais être reconnu coupable. Un troisième procès qui se passerait aujourd’hui, instruit par un juge hanté par Caluire.

«Je voulais revenir sur cette période parce que j’avais fait un film sur Jean Moulin il y a une dizaine d’années donc j’avais beaucoup travaillé sur le sujet, et une chose m’avait frappée: au fond c’est ce qu’on ne dit pas sur lui. Jean Moulin ce n’est pas seulement les avenues Jean Moulin, les rues Jean Moulin, les stades Jean Moulin, les écoles Jean Moulin. C’était un peintre, un artiste, un amoureux, un homme qui aimait les femmes. Et c’était un homme de gauche.»

La chute de Jean Moulin est le fait  de gens d’extrême droite, raconte Dan Franck. Le 21 juin 1943, quand on arrête Jean Moulin à Caluire, René Hardy est présent. Résistant, ses activités légitimaient sa présence. Mais son arrestation deux semaines plus tôt, le 7 juin, par la Gestapo, rendaient sa venue immensément dangereuse – c’était contre toutes les règles de fonctionnement de la Résistance puisque une personne déjà arrêtée devenait une menace pour les autres. Pourtant Guillain de Bénouville, autre résistant d’extrême droite, a priori seul à avoir été mis au courant de cette arrestation, avait enjoint Hardy de se rendre à cette réunion, mettant en danger toutes les personnes qui s’y trouvaient. René Hardy sera le seul à s’échapper ce 21 juin. 

«Cette période m’intéressait pour cette opposition persistante entre la droite et la gauche, entre l’extrême droite et la gauche humaniste et radicale socialiste qu’incarnait Jean Moulin. Cela m’intéressait non pas pour écrire  sur Jean Moulin lui-même. Mais pour raconter une histoire politique qui ait un écho aujourd’hui.» 

Géographie politique 

Le procès vers lequel tend le juge, héros du roman, n’est pas le procès de René Hardy. C’est le procès de l’extrême droite.

«Je pense que les extrêmes droites sont les mêmes aujourd’hui que dans les années 30. L’extrême droite française d’aujourd’hui a beau habiller son discours, elle est aussi raciste qu’en 1934, j’en suis absolument sûr» insiste Dan Franck. «C’est ça que met mon juge en accusation, et c’est pour ça que c’est un roman engagé. Ce n’est pas le procès d’un homme mais d’une idéologie.» 

Le jeu d’écho entre cette époque et celle de l’instruction du troisième procès, la nôtre, est ce qu’il y a de vraiment politique, plus que les personnages et la trame narrative. Dans une prétérition, Dan Franck concède:

«Je ne fais pas de projections sur aujourd’hui, mais quand on entend ce qui se passe… Quand on voit la manière dont les thèmes de l’extrême droite sont récupérés par la droite on se dit qu’il y a une étanchéité qui est en train de fondre.» 

Dan Franck ne supporte pas que l’on dise que gauche et droite, c’est la même chose. «D’ailleurs c’est un discours de l’extrême droite», rappelle-t-il. Marine Le Pen l’a confirmé (une fois de plus) mardi 1er mai, en appelant à voter blanc. Le système «UMPS». Ce discours, les manifestations du 1er mai le récusent d’ailleurs d’elles-mêmes, car il y a une géographie des idéologies françaises. Celle des cortèges parisiens.

Dans le roman, le juge, porte-voix de l’auteur, explique:

«Les fêtes de la droite, songe le juge, sont à l’image de ses victoires: empesées. Elles n’emportent rien puisqu’elles ne gagnent que pour conserver. Le conservatisme est une affaire de vieux, et les vieux ne savent plus danser. Quand elle se rassemble, la droite se retrouve en bas de ce parcours royal, Concorde-place de l’Etoile, tandis que la gauche défile entre Bastille et République. Les rois et leurs descendants conservent l’Arc de Triomphe et la Concorde, alors que le peuple reconquiert chaque fois la Bastille. (…) Quant à l’extrême droite, elle a beau prétendre tailler des croupières horizontales entre les groupes et les partis, elle s’incline toujours devant Jeanne d’Arc, icône du Roi et de la Nation.»

Les batailles du présent

Jean Moulin est un personnage romanesque, dans un temps qui l’était autant. «Mais la scène politique est incroyablement shakespearienne, tragique, donc romanesque, quelle que soit l’époque.» Dans Les Hommes de l’Ombre, série diffusée sur France 2 dont Dan Franck est le scénariste, c’est d’ailleurs le monde politique contemporain qui est dépeint.

«Quand j’écris Les Hommes de l’Ombre, je ne suis pas engagé. Je travaille pour le service public. Je ne délivre pas de message. Je préfère avancer masqué, sourit-il. Enormément de choses passent dans les hommes de l’ombre, sur les sans-papiers, sur les magouilles du pouvoir, mais sans proclamation.»

Les Hommes de l’Ombre est une série fictive, toute ressemblance avec des personnes réelles… Mais sur la campagne? Le Jean Moulin d’aujourd’hui? 

Dan Franck ne voit nulle fadeur chez Hollande – qu’il soutient «pleinement et officiellement». Il pourrait être un bon personnage romanesque. «Ce qui m’aurait intéressé chez Hollande, c’est sa détermination absolue, depuis 10 ans, à arriver où il est. Il a fait un sans faute jusqu’à présent, ce qui m’intéresse, c’est cette construction. Comment se construit-on un destin?» Dan Franck ne connaît pas vraiment Hollande, mais il l’a interviewé pour Télérama. «Il  me semble ne pas correspondre aux archétypes. Il en a avalé des couleuvres, et il s’est reconstruit, pour gagner. Et pour lui, gagner, c’est faire gagner la gauche.» Comme pour Dan Franck, qui écrit dans la préface: «La droite et la gauche dessinent des horizons incomparables.» Dans le roman, le juge précise ces horizons: 

«Il y a ceux qui placent l’Homme et ses droits au centre de leur paysage, et ceux qui y placent l’Homme et ses intérêts. Le droit des uns ne peut nuire au droit des autres; l’intérêt des uns va toujours contre l’intérêt des autres.»

Sur les champs de bataille, Dan Franck espère que la droite tombera.

Charlotte Pudlowski

Les Champs de bataille, Dan Franck, Grasset.
Les Hommes de l'Ombre, de Frédéric Tellier, avec Nathalie Baye, France 2.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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