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Qu’est-ce qu’un écrivain?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 05.11.2012 à 15 h 20

Capture d'écran de Twixt, de Francis Ford Coppola / Slate.fr

Capture d'écran de Twixt, de Francis Ford Coppola / Slate.fr

Dans Twixt, dernier film de Francis Ford Coppola, très beau, très bizarre (on connaît le lien entre les deux), Hall Baltimore est un écrivain fini, ou presque. C’est le double de Coppola (qui l’a qualifié dans le magazine Trois Couleurs d'«écrivain sur le déclin, qui n’est plus aussi célèbre qu’avant, un type fini, un peu comme moi…»), mais c’est aussi un portrait-robot de l’artiste/écrivain.

(La panoplie: alcool, carnet de notes sur lequel ont été gribouillées des idées, stylos pour le carnet de notes, montre qui ne sert à rien parce qu'en vrai il y a l'heure sur l'ordinateur, mais qui rappelle le beffroi de la ville, qui donne des heures différentes sur chacune de ses facettes. Et sachets de bonbons bizarres.)

Un type alcoolique

Un écrivain boit. Hall Baltimore ne se passe jamais de sa bouteille, et le shérif du comté, aspirant écrivain qui garde au frais dans sa morgue une ado avec un pieux dans le cœur, le dit lui-même: «Je croyais que pour écrire on se mettait à sa table avec une bouteille d’alcool». C’est le cas.

Le vertige de la page blanche.

Jusqu’à présent, l’incarnation de la mauvaise phrase en littérature, c’était: «La marquise sortit à cinq heures...» «Paul Valéry, à propos des romans, m'assurait qu'en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire: "La marquise sortit à cinq heures"» raconte André Breton dans Le manifeste du surréalisme. Plus grave encore, on pense à «Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne». L’écoeurante phrase de Joseph Grand, pauvre gratte-papier de La Peste, qui écrit un roman, mais n’en a jamais trouvé que cette première phrase. Eh bien Coppola renouvelle le genre de la détestable première phrase. Hall Baltimore se débat, se sert du whisky, se palpe les joues, se ressert du whisky et trouve: «Il y avait du brouillard sur le lac».

(Vous voyez ce curseur entre le «n» et le «t» de silent? C'est le curseur qui dit «ho, je suis revenu sur le mot, je vais l'effacer et revenir à une page blanche»)

L’obsession

Un écrivain écrit toujours le même livre («seuls les mots changent» précise Eric Chevillard). Il est hanté par ses obsessions, ses fantômes. Coppola prend ce fait au pied de la lettre dans Twixt, en faisant un film d’horreur (qui ne fait pas peur), avec des fantômes, qui hantent les nuits, la mémoire, l’écriture.

Bonus: leçon d’écriture d’Edgar Allan Poe – l’un des fantômes. (Poe est mort à Baltimore, où il avait vécu une bonne partie de sa vie. Et il a longtemps été tenu pour alcoolique. Dans une lettre écrite en 1841, six ans avant sa mort à 40 ans, il disait pourtant: «Pour faire court, il est parfois arrivé que je sois complètement ivre. Pendant quelques jours, après chaque excès, j'étais invariablement cloué au lit. Mais cela fait maintenant quatre années entières que j'ai abandonné toute espèce de boisson alcoolisée - quatre ans, à l'exception d'un seul écart... quand j'ai été incité à recourir occasionnellement au cidre, dans l'espoir de soulager une attaque nerveuse» L'écrivain est inhumé dans le cimetière presbytérien de Baltimore. Le Westminster Hall.) 

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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