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Qui a peur de Victor Hugo?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 19.04.2012 à 9 h 50

Hollande, Mélenchon mais aussi Sarkozy convoquent l'écrivain dans leurs discours.

Photogravure de Victor Hugo de 1883, via Wikimedia /License by

Photogravure de Victor Hugo de 1883, via Wikimedia /License by

C’est Jean-Luc Mélenchon qui a commencé. Le 7 février, il tenait un meeting à Villeurbanne et tout à coup il a dit: «Je vais vous lire une page d’un livre.» Il a mis ses lunettes, et il s’est mis à lire un passage des Misérables, un passage qui raconte les révolutionnaires, ces «sauvages».

«[Ces hommes hérissés qui] voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le progrès (…) C’étaient les sauvages, oui; mais les sauvages de la civilisation.»

Ce mardi 17 avril, à Lille, François Hollande a fait de même. «Je relisais Victor Hugo» (on ne lit jamais un classique, on le relit toujours *). «Je relisais Victor Hugo», disait donc Hollande «un de ses discours qu’il avait prononcé à la Chambre des députés, au milieu du XIXe siècle, discours qui s’appelle Les caves de Lille , où il décrivait les conditions de vie des enfants, des familles, ici même dans cette ville, dans cette région. Eh bien, un siècle et demi après, la France n’est pas encore débarrassée de la pauvreté, de la misère, de l’injustice. Eh bien c’est notre combat!»

D’ailleurs Hollande qui, de son propre aveu, ne lit jamais de roman, lit tout de même Les Misérables. C’est le titre qu’il a cité comme son oeuvre préférée, au Salon du livre, rappelle Thomas Wieder dans Le Monde.

«Tout le monde a une vague idée de ce que sont Les Misérables. Bien plus que Germinal ou Zadig ou n’importe quel autre roman français», juge Arnaud Laster, professeur de littérature à la Sorbonne et président de la Société des Amis de Victor Hugo. Le roman, et ses adaptations, au cinéma, à la télévision, (en dessin-animé dans le Club Dorothée le mercredi matin), même en comédie musicale, ont fait des Misérables l’œuvre sans doute la plus connue. Le titre est déjà plutôt clair quant au contenu. Mais certains éléments sont entrés dans la culture populaire: Gavroche comme Cosette sont presque devenus des noms communs.

A la Concorde, le 15 avril, Nicolas Sarkozy, décidant sans doute que convoquer Hugo vaut bien de convoquer Faudel, se l’approprie également.

«Par-delà les siècles la grande voix de Victor Hugo nous dicte le programme de l’avenir», lance-t-il. Et il cite:

«Une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité d’hommes libres, l’application du principe qui veut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriété, le respect de l’héritage qui n’est autre chose que la main du père tendue aux enfants à travers le mur du tombeau, l’ordre comme loi des citoyens, la paix comme loi des nations.»

«Victor Hugo se retourne sans doute dans sa tombe», m’a dit Arnaud Laster après avoir entendu le discours de la Concorde. Dans un sourire, il a ajouté: «Jean-Luc Mélenchon, ça colle, Hollande, d’accord. Mais Sarkozy? Il y a de la récupération.» Le lendemain de notre conversation, le 18 avril, Le Figaro a mis en ligne une infographie montrant les goûts culturels des candidats (de droite) à la présidentielle: Marine Le Pen cite Hugo comme l'écrivain qui l'a le plus influencée.

On peut se servir de Victor Hugo très commodément, parce que Toto (comme le surnommait très bêtement Juliette Drouet) avant d’être l’un des grands leaders de la gauche, avait été un grand conservateur.

«N’importe qui pourrait se reconnaître dans l’une des étapes de son parcours, explique Arnaud Laster. Mais l’honnêteté serait de reconnaître cette évolution et d’identifier les idées politiques ou sociales de Hugo à celles qui sont le résultat de son évolution et non pas à une phase antérieure. Utiliser tel ou tel discours d’avant 1849, année où il devient député républicain, c’est hypocrite et Hugo ne s’y retrouverait pas.»

Mélenchon cite Les Misérables: 1862; Hollande, Les Caves de Lille, 1851. Sarkozy cite la Profession de foi en vue des élections complémentaires du 4 juin 1848, qui date de mai 1848.

Mais il n’y a pas que les politiques, pour convoquer Hugo. En 2008, un pamphlet hugolien Napoléon le Petit, réécrit pour l'occasion, circulait sur Internet, sur des forums, ou en commentaires à des articles évoquant Nicolas Sarkozy. L'original disait:

«Que peut-il? Tout. Qu’a-t-il fait? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être. (...) 

Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir.

Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le coffre-fort. Et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte.

Non, cet homme ne raisonne pas; Il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur.»

Victor Hugo parlait de Napoléon III.

Charlotte Pudlowski

* Méfiez-vous particulièrement des gens qui «relisent» Proust. Sauf s'ils sont chômeurs. Retourner à l'article

** Billet mis à jour le 18 avril à 23H40 avec l'ajout de l'article du Figaro.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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