Culture

Royal Romance: que boivent les héroïnes de romans?

Temps de lecture : 2 min

Smokin Cocktail par Aoiefe via Flickr CC / License by
Smokin Cocktail par Aoiefe via Flickr CC / License by

Moitié gin, un quart Grand Marnier, un quart fruit de la passion, un soupçon de grenadine: c’est la recette du cocktail Royal Romance. Le cocktail que boit Justine, l’héroïne du dernier roman de François Weyergans - qui a pour titre le nom du cocktail.

Une héroïne qui boit un cocktail pareil ne pouvait pas être digne d’amour. Prenez Emma Bovary: elle buvait du curaçao. Boire une liqueur d'orange couleur bleue, une boisson entre 20 et 40 degrés, venue des Antilles: ça, ça avait du sens. Surtout qu’elle buvait «la tête en arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits coups le fond du verre».

Une vraie héroïne de roman, digne de ce nom boit du champagne, comme dans Un Barrage contre le Pacifique ou du vin rouge comme chez Sagan. Et si on est vraiment entrés dans le 21e siècle, les femmes pourraient peut-être enfin avoir de vraies boissons, celles qu’on a longtemps dites «boissons d’hommes»: les mojitos des romans d’Hemingway, le whisky au citron de Boris Vian; du «vin blanc gommé» comme chez Queneau. Comme dans La Vie Mode d’Emploi, de la vodka «versée dans des gobelets de basalte» du «vin résiné d’un rouge effectivement très sombre», puis des Saint-Émilion, Aloxe-Corton, Champagne, gin, kirsch, calvados, cognac, Grand-Marnier, Bénédictine..

Mais qui boit des «Royal Romance»?

A la fin du prologue, Weyergans écrit: «c’est le nom du coktail (…) dont raffolait Justine, la jeune femme qui sera l’héroïne de ce livre. L’auteur en fut personnellement amoureux». Et l’on sent bien qu’avec un nom de cocktail pareil, leur amour est voué à l’échec.

De fait tout est raté dans leur histoire. Le narrateur s’appelle Daniel Flamm, il est amputé d’un e. Justine a presque le prénom d’une héroïne de Sade. Loupé: «elle s’appelait Justine en hommage à Sainte-Justine, la patronne du CGU Sainte-Justine à Montréal, où sa mère, enfant, avait eu la vie sauve dans le service de chirurgie pédiatrique».

D’ailleurs, Justine ne s’appelle pas seulement Justine; elle s’appelle Justine Comtoise. Comme Cergy-Pontoise, bourgeoise, kamikaze, cervoise. Naze.

Parfois elle prend presque un peu d’épaisseur... Au lit, elle dit «Fourre-moi». Mais ses fourre-moi sentent la grenadine.

On n’a pas passé cent pages que le narrateur (marié par ailleurs, à quelqu’un d’autre que Justine, une Astrid) courtise une autre femme, une journaliste berlinoise. Et écrit: «Parfois je m’interdis de sortir dans la rue pour m’empêcher de croiser des femmes avec qui je voudrais passer la soirée, la nuit, une semaine, ma vie. (…) Il y eut une période de ma vie où je fus amoureux de plusieurs femmes en même temps».

Et l’amour dégringole. Parfois, au désintérêt que Flamm éprouve pour Justine, le cœur se sert. C’est dur, cette façon dont il se moque d’elle, de ce qu’elle dit, de ses messages. Mais peut-on vraiment compatir avec quelqu’un qui raffole de Royal Romance? Du coup ça finit très mal; mais on s’en moque. Si seulement elle avait bu de la vodka.

Charlotte Pudlowski

Royal Romance, François Weyergans, chez Julliard (206 pages).

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