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Japon: Hayao Miyazaki, la constitution et son «Kaze Tachinu»

L'affiche de «Kaze Tachinu»

L'affiche de «Kaze Tachinu»

Le célèbre dessinateur de manga, réalisateur de films d'animation, s'oppose avec virulence au projet de Shinzo Abe de réviser la constitution japonaise pacifiste. Dans le même temps, il est accusé en Corée de faire l’apologie de la guerre dans son nouveau film, biographie romancée de l'inventeur japonais du chasseur bombardier Mitsubishi A6M Zero.

«Anti-Japonais», «traître à sa patrie», «idiot»... Les noms d’oiseaux ont récemment volé bas sur l’Internet nippon à l’encontre de Hayao Miyazaki. En cause, une tribune publiée par le fondateur du Studio Ghibli, dans laquelle il prend position contre la révision de la constitution pacifiste du Japon, qu’envisage le Premier ministre, Shinzo Abe.

Les propos du réalisateur ont été imprimés dans la revue distribuée gratuitement en librairies par le service communication du studio de dessins animés, à l’occasion de la sortie dans l’Archipel de son nouveau film d’animation, Kaze Tachinu («Le vent se lève»), le 20 juillet dernier. Le magazine, diffusé à 5.000 exemplaires, a été épuisé en quelques jours dans tout le pays, incitant Ghibli à mettre gratuitement en ligne cette diatribe intitulée «Réviser la constitution est une absurdité». Le livret de 28 pages disponible (en japonais uniquement) sur le site officiel de Ghibli accueille le texte de Miyazaki, ainsi que ceux de deux producteurs de la maison, Isao Takahata (cofondateur du studio) et Toshio Suzuki.

«Il va sans dire que je suis contre la réforme de la constitution», écrit ainsi Miyazaki. Sans citer aucun nom, il fustige «le manque flagrant de connaissance et de compréhension de l’histoire de ceux qui sont à la tête du gouvernement et des partis politiques. Les gens qui ne réfléchissent pas suffisamment ne devraient pas se mêler de toucher à la constitution», ajoute le mangaka dans le magazine nommé Neppu («vent chaud»).

Chaud, le sujet l’est assurément au Japon, où les questions de la constitution et des «femmes de réconfort» de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale sont revenues sur le devant de la scène avec le retour au pouvoir du PLD fin 2012 et les déclarations incendiaires de certains responsables politiques, dont le Premier ministre lui-même. Abe, qui a assorti ce succès aux législatives de novembre dernier d’une victoire aux élections sénatoriales du 21 juillet, est de fait quasi assuré de pouvoir gouverner jusqu’en 2016, date des prochaines élections, une stabilité rare dans un pays qui a épuisé six Premiers ministres depuis 2007.

Tensions avec la Corée et la Chine

La constitution japonaise, rédigée en 1947 par l’occupant américain, dispose dans son article 9 que «le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux», et s’interdit donc d’entretenir une armée. La révision de cet article figure dans l’agenda du PLD depuis sa fondation en 1955 et est l’un des plus vieux rêves de Shinzo Abe et de l’aile la plus nationaliste et révisionniste du parti, à laquelle il appartient.

C’est cependant sur son programme de réformes économiques, les «Abenomics», qui doivent remettre le Japon sur le chemin de la croissance, que le Premier ministre a été plébiscité par les urnes, et la révision de la constitution ne semble pas à l’ordre du jour.

«Ce n’est pas un projet réaliste actuellement, analyse Jeff Kingston, directeur du département des études asiatiques à l’université Temple de Tokyo. L’article 9 est largement accepté par la population et la majorité des Japonais sont opposés à sa révision. De plus, cela exciterait inutilement les tensions, déjà vives, avec les voisins chinois et coréen.»

Ironiquement, Miyazaki, qui défend une position anti-guerre et une vision pacifiste du monde dans la plupart de ses long-métrages, de Nausicaä au Château ambulant, a été accusé en Corée de faire l’apologie de la guerre dans son nouveau film.

Situé dans les années 1930, Kaze Tachinu est la biographie romancée de Jiro Horikoshi, l’ingénieur japonais inventeur du chasseur bombardier Mitsubishi A6M Zero, surnommé le «Zero». Plus ancré dans la réalité que tous ses films précédents, il est aussi davantage destiné aux adultes, ce qui a déçu le jeune public nippon.

«Je fais habituellement des films d’animation pour les enfants, alors je me suis demandé si je devrais faire un film sur un homme qui inventait des armes, confessait Miyazaki à la sortie du film. Mais je me demande si Horikoshi doit être tenu responsable de quoi que ce soit, parce que le Japon était en guerre. Je pense que l’on ne peut pas le blâmer pour son époque.»

Hayao Miyazaki, né en 1941, estime qu’il aurait sans doute été un kamikaze volontaire s’il avait vu le jour quelques années plus tôt, ou qu’il aurait dessiné avec enthousiasme des images de propagande pour soutenir la machine militaire japonaise. Mais «dans mon enfance, j’ai souvent entendu des gens se vanter des choses horribles qu’ils avaient faites en Chine, écrit encore le réalisateur. En réalisant que j’étais né dans un pays qui avait fait des choses aussi insensées, j’ai vraiment commencé à détester le Japon».

Selon le service communication de Ghibli, cette tribune a été publiée, le 10 juillet, «pour aider les gens à se faire une opinion» avant les élections sénatoriales du 21 juillet. L’article est aussi un fameux coup de pub pour le film des studios, sorti en salles la veille des élections, et dont les menaces de boycott en ligne ne semblent pas avoir affecté les entrées: 747.451 lors des deux premiers jours, légèrement moins que Ponyo, le précédent film du maître sorti en 2008, mais un score qui devrait lui permettre d’occuper la première place du box-office pour l’année en cours.

Mathias Cena

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