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Frédéric Filloux
Frédéric Filloux, éditeur de la Monday Note, est un contributeur régulier de Slate.fr
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AF447: les risques des hautes altitudes
A 11.000 mètres d'altitude, les lois de l'aérodynamique sont modifiées. C'est le règne de l'instabilité... en principe maîtrisée.
Les pilotes l'appellent le Coffin Corner, traduction: la zone du cercueil. Elle désigne l'altitude de croisière des avions de ligne où les conditions aérodynamiques sont modifiées au point que l'appareil évolue dans une marge de sécurité étroite. C'est un ingénieur en aéronautique, également pilote privé et lecteur de Slate qui a attiré notre attention sur le sujet. Explications.
Un avion reste en l'air en raison de la portance qui est en fait un double phénomène d'écoulement de l'air sur une aile avec un flux qui passe sous l'aile (partie appelée intrados) et un autre sur la partie supérieur de l'aile (l'extrados). C'est le passage sur cette dernière qui génère l'essentiel de la sustentation. Si les filets d'air décollent de l'aile, celle-ci ne porte plus: c'est le décrochage. Celui-ci survient dans les conditions suivantes: vitesse trop faible, givre, manœuvre extrême comme par exemple un virage trop serré.
A bord d'un Cessna (expérimenté par l'auteur de cet article sous le contrôle d'un instructeur au-dessus d'un aérodrome de Floride), c'est un moment très impressionnant. On met l'avion en montée, on réduit progressivement les gaz; rapidement les commandes deviennent molles, puis la structure vibre brièvement et l'avion pique brutalement du nez. On appelle cela une abattée. On sent alors son petit déjeuner prêt à remonter. Puis on remet doucement les gaz en redressant l'avion une fois qu'il a retrouvé la bonne vitesse. «No big deal» sur un Cessna. Surtout dans le cas simple qui est décrit ici, où les deux ailes décrochent en même temps de façon symétrique. Si pour des raisons diverses, une aile perd sa portance une fraction de seconde avant l'autre (décrochage asymétrique), là c'est nettement plus compliqué car l'avion part en vrille. Il y a des techniques pour sortir de la vrille (les pilotes de voltige sont spécialistes); dans ce cas, la survie dépend de la hauteur de l'avion par rapport au sol, car la perte d'altitude est significative. Voilà pour le décrochage.
Parlons maintenant de la survitesse qui est une menace pour tous les types d'avions. Pour les plus petits, il s'agira d'une vitesse limite au-delà de laquelle la structure ne résiste plus à la pression de l'air et se brise. Rarissime. Un avion de ligne croisant à 33.000 pieds (11.000 mètres) à une vitesse de 900 km/h est lui confronté à un tout autre phénomène: le flirt avec la vitesse dite transsonique peut lui survenir très vite.
Au niveau de la mer, par une température de 15°, la vitesse du son est de 1.224 km/h. C'est le Mach (qui tire son nom du physicien autrichien Ernst Mach) utilisé pour définir les hautes vitesses des aéronefs. Pour fixer les idées, un Rafale vole au-delà de Mach 2, le plus rapide des avions jamais construit, le Lockheed SR-71 volait à Mach 3, et la navette spatiale doit atteindre Mach 25 pour échapper à l'attraction terrestre et rester en orbite.
Par rapport à tout cela, un brave avion de ligne va se maintenir à une vitesse aux alentours de Mach 0.8 pour éviter cette zone transsonique qui est des plus dangereuses. L'écoulement des filets d'air sur une aile d'avion n'est en effet pas uniforme. Sur certaines zones, il sera plus rapide que sur d'autres. Inévitablement, plus on s'approche de Mach 1 (la vitesse du son) plus certains filets d'air auront, localement, tendance à franchir le mur du son. La vitesse transsonique qui occasionne de terribles secousses est aussi appelée Mach Critique. Les avions de chasse (et le Concorde à son époque) s'arrangent pour ne pas s'attarder dans cette zone grise et se retrouve le plus vite possible au-dessus du Mach (voir cette vidéo explicite sur le passage du mur du son). Et les avions de ligne ne s'y aventurent jamais, car leur structure n'est pas faite pour cela. Un Airbus ou un Boeing pourraient incidemment survivre à un bref passage dans cette zone à risque de la vitesse transsonique mais sa structure s'en trouverait endommagée. Au-delà, elle ne résisterait pas.
Pourquoi évoquer ces deux extrêmes que sont la vitesse de décrochage et de la vitesse transsonique? Simplement parce qu'à haute altitude, les deux tendent à se rapprocher inexorablement. On appelle Coffin Corner la zone d'ultra-instabilité qui se situe, elle, aux alentours de 65.000 pieds (21.000 mètres), soit bien au-dela d'une altitude de croisière normale.
A basse altitude, un avion de ligne décrochera aux alentours de 250 km/h (les puristes s'exprimeront en noeuds et préciseront — à 10% près, on est dans l'épure). C'est d'ailleurs la vitesse d'atterrissage d'un jet. Attention, cela suppose que tout ce qu'on appelle les dispositifs hypersustentateurs soient déployés (les becs sur l'avant des ailes, les volets qui augmentent la surface de l'aile donc sa portance). Lorsque l'avion est en configuration de vol, il décrochera à une vitesse nettement supérieure.
A 11.000 mètres, deux phénomènes vont jouer: la température (entre -50° et -60°C) et la viscosité de l'air, lequel est raréfié. Pour rester en l'air, l'avion devra voler beaucoup plus vite, mais sans toutefois se rapprocher du Mach Critique où les problèmes liés à la survitesse surgissent. L'ennui est que le seuil de la vitesse excessive se réduit également. La vitesse du son passe en effet de 1.224 km/h au sol par 15° à tout juste 1057 km/h par -56°C à 11.000 mètres. Question à un million de dollars: à combien se réduit la marge idéale entre la vitesse de décrochage et la survitesse à ces altitudes? Réponse : guère plus d'une centaine de noeuds (180 km/h). Il n'y a évidemment pas de valeur fixe, cela dépend d'une myriade de facteurs allant de l'aérodynamique de l'avion — un jet moderne peut se rapprocher plus près du Mach Critique qu'un vieux 707 — à l'humidité de l'air et autres. Disons simplement que dans ces circonstances normales, un jet n'aura aucune difficulté à se maintenir dans la zone de sécurité. Pour la petite histoire, seul l'avion espion U2 qui survolait l'URSS dans les années 1960 flirtait avec le Coffin Corner. Volant à 21.000 mètres, il était constamment dans une zone où il risquait le décrochage autant que la survitesse — le tout sans le secours des ordinateurs de bords actuels, le pilotage relevait alors du grand art et nécessitait aussi un courage hors-normes.
Elément important pour les passagers qui aiment à regarder la position et la vitesse de l'avion sur les écrans de la cabine: celle-ci exprime la vitesse au sol, calculée par le GPS de bord. Or ce qui intéresse l'avion dans son fonctionnement, c'est la vitesse dans l'air mesurés grâce aux fameuses sondes Pitot. Pas de panique donc, si sur un New York - Paris vous constatez que votre avion affiche 1000 km/h, donc tout près de la vitesse du son à cette altitude. Il suffit d'un vent arrière de 200 km/h (appelé jet-steam) pour que la vitesse relative de l'avion reste très loin de la zone dangereuse.
On l'a compris (du moins je l'espère). Dans le cas du vol A330 Rio-Paris, il a suffit que les informations transmises par des sondes défaillantes (obstruées par le givre consécutif à un orage montant anormalement haut) soient erronées pour que les ordinateurs envoient de mauvaises instructions: croyant que l'avion va trop vite, ils réduisent la poussée des moteurs et l'appareil décroche, croyant qu'il va trop lentement, les calculateurs augmentent les gaz, l'envoyant vers une survitesse fatale. Dans les deux cas, le temps que l'équipage réagisse après avoir débranché le pilote automatique, l'appareil est déjà incontrôlable ou endommagé.
Pour déplaisant que soit ce type de spéculations, il s'agit d'un scénario cohérent avec les faibles éléments dont on dispose aujourd'hui. La vérité sera plus facile à établir si les enregistreurs de vols sont récupérés. Ils renseigneront sur les mouvements de l'avion, l'état de ses différents systèmes (calculateurs, poussée des moteurs, mouvements des gouvernes, stress de la structure, etc). Elle donneront aussi des indications sur la perception que l'équipage avait de la situation depuis le cockpit et sur ses tentatives désespérées pour sauver l'avion et ses 228 occupants.
Frédéric Filloux
Note : Une bonne description du Coffin Corner se trouve ici. Les commentaires, qui accompagnent l'article (et souvent le contredisent) sont par ailleurs instructifs, tout comme ceux des forums du site Airliners.net.
Image de une: Un F-18 crée un cercle de vapeur d'eau alors qu'il se prépare à franchir «le mur du son». REUTERS/Christopher Pasatieri



























Comments
A propos de la photo du chasseur
A lire sur rue89 un excellent démontage de ce que l'image ne montre pas: http://www.rue89.com/2009/06/20/une-intrigante-jupe-blanche-autour-dun-c... «Ce qui forme le cône visible et blanc, ce n'est pas de la vapeur d'eau. La vapeur d'eau est invisible. Quand on croit la voir, ce que l'on voit c'est en fait la condensation de cette vapeur d'eau. La vapeur, se refroidissant par exemple, se retransforme en eau liquide sous la forme de minuscules gouttelettes, formant par exemple une brume.» Merci à Yannick Gueguan pour les explications...
Le pilote ne "pilote" plus l'avion mais un système
Depuis l'entrée en service des avions de ligne avec commandes de vol dites "électriques" (électroniques en fait), les pilotes ne pilotent plus l'avion.
En effet, sur les avions de génération précédente et depuis l'origine de l'aviation, les pilotes commandaient directement l'avion avec, au fil du temps et de l'augmentation de la taille de ces derniers, des systèmes d'amplification de la force humaine par des dispositifs hydrauliques (piloter un 747 à la force de ses petits bras serait un grand moment d'émotion...).
Ces temps sont révolus, aujourd'hui, les pilotes "pilotent" un système informatique qui interprète leur commande et agissent sur l'ensemble des gouvernes pour que l'avion finissent par faire ce que le pilote veut comme résultat... à condition que l'ordinateur soit d'accord...
Ainsi, si le pilote commande un virage à droite, et que l'avion fait un virage à droite comme voulu, il ne peut savoir exactement quelles commandes ont été utilisées, il peut juste constater que le résultat est conforme à ce qu'il a souhaiter.
En effet, pour le système de vol, la commande du pilote est une information importante mais pas la seule qu'il va gérer (vitesse, accélérations, altitude) pour faire faire à l'avion la manœuvre en veillant à ne pas le faire souffrir structurellement et au confort des passagers aussi.
Si le système perd toute référence à la vitesse, perte totale ou incohérence irréconciliable, il n'est pas plus en mesure de fonctionner en mode automatique que de répondre favorablement aux ordres du pilote.
Si le système est "persuadé" que l'avion est trop lent, il va commander une monté de la puissance des moteurs. Si le pilote se rend compte que la vitesse retenue est fausse et est trop rapide, le système pourra lui interdire de réduire les gaz.
En ergonomie, on dira que le pilote ne "pilote" plus l'avion mais un système qui lui, pilote l'avion.
Pour vous rassurer complètement, nos voitures fonctionnent de plus en plus sur ce principe.
Orphudio
Quelques réflexions personnelles.
Très bonne analyse de la "mécanique du vol" de nos avions modernes aux conditions extrêmes.
La lecture des dernières informations parues sur la destruction du vol AF447 m'amène aux réflexions suivantes :
Tout d'abord, nous en avons beaucoup appris sur le système d'assistance informatique de vol de l'Airbus A330 et le système télémétrique ACARS.
À l'heure où j'écris ces lignes (18 juin 2009) le log ACARS est d'ailleurs la seule source fiable d'informations sur les incidents qui ont précédé la destruction de l'avion :
Dans un laps de temps très court, les dernières données transmises :
1 - Données sondes Pitot incohérentes.
2 - Débranchement pilote automatique.
Phase programmée dont la conséquence a pu être la perte immédiate de contrôle de l'appareil qui dépasse dès lors ses limites de vol.
3 - Dépressurisation Cabine.
Explication possible : la cellule s'est brisée sous les contraintes d'une configuration de vol hors-limites
4 - Brusque variation de la vitesse verticale.
Explication : l'appareil brisé entame sa chute vers l'océan
Il faut comprendre que pendant les phases 3 et 4 les instruments continuaient à fonctionner et transmettaient les données jusqu'à la désintégration totale de l'appareil.
*La vitesse "air" - Une indication absolument nécessaire au vol*
Un des instruments essentiel au pilotage d'un avion est le Badin dont le capteur extérieur est toujours constitué du fameux "tube de Pitot" dont on parle beaucoup depuis la disparition du vol AF447.
Sans affichage correct de la vitesse par le Badin, un pilote n'a aucun moyen d'apprécier la vitesse de son avion *par rapport à l'air* et donc de savoir dans quelle phase aérodynamique de vol il se trouve (vol normal - vol aux grands angles - décrochage ou survitesse).
Toutes les phases critiques du vol sont définies par une vitesse donnée propre au type d'avion : on décolle à une vitesse donnée - on fait la montée à une vitesse donnée - on fait une finale en approche à une vitesse donnée. Tout élève pilote se souvient des « Ta vitesse, Bon D... » hurlé par le moniteur lors d'une finale ou d'une phase de vol délicate.
À chacune de ces phases critiques correspond une configuration aérodynamiques de l'avion : Volets plus ou moins sortis - Train sorti ou non - Configuration en "Lisse" (Train et volets rentrés).
On peut considérer que sans que la vitesse ne soit connue et affichée, le contrôle de toute phase de vol est strictement impossible ! Et ceci est valable pour tout avion quel qu'il soit, du Cessna 172 à L'Airbus A330 et même (surtout ?) à la navette spatiale en phase d'atterrissage !
Quelle que soit la sophistication atteinte par les aides électroniques au vol des avions modernes, la disparition soudaine de l'indication de la vitesse rend ces aides électroniques aveugles et inefficaces !
Les ordinateurs multiples qui analysent en permanence les caractéristiques de vol deviennent "incapables" et comme il semble que ce fut le cas pour le vol AF447, la procédure (le programme informatique) prévoit qu'ils rendent la main au pilote humain en débranchant eux-mêmes le pilote automatique !
Cette phase dramatique est inéluctable mais remet le sort de l'appareil, de son équipage et de ses passagers entre les mains du seul pilote, dans l'espoir qu'il s'en sortira mieux que l'ordinateur pour maintenir l'avion en vol ! Dans le cas du vol AF447 (de nuit et dans les perturbations atmosphériques du "Pot-au-noir") c'eut été un miracle que le pilote réussisse à contrôler l'appareil...
Marc, l'Africain
Coffin Corner / Altitudes
J'aimerais avoir un petit éclaircissement: quel est l'altitude du Coffin Corner?
Vous annoncez dans l'article 65 000 pieds, donc là le passager qui sommeille en moi s'est détendu... mais je suis le lien et lis que l'AF447 volait proche du Coffin Corner et que "flying in the “Corner” is routine and safe"... donc là le passager se crispe quelque peu (malgré les statistiques bien connues)
Merci
Tout va bien...
Je ne m'inquièterais pas outre mesure à votre place. Les phases de décollage et d'atterrissage sont nettement plus dangereuses. Je crois même que cela a déjà été abordé dans Slate. Par exemple le vol qui s'est abimé il y a peu à Schiphol durant l'atterrissage: la tragédie est due à une vitesse trop basse de l'appareil qui a tout bonnement décroché. Contrairement à ce qui est dit dans l'article, la vitesse de décrochage n'est pas égale à la vitesse d'atterrissage (heureusement!) mais force est de constater que la marge d'erreur est faible (environ 20kts), surtout si l'avion a encore son plein de kérosène (la vitesse de décrochage dépendant, entre autres, du poids de l'appareil)... Bien plus faible en tout cas que la vitesse mini et maxi à 50 000 pieds.
Bref, le coffin corner est le point où la vitesse mini égale la vitesse maxi, donc très difficilement gérable, pas la peine de faire un dessin! Mais rassurez vous les avions de lignes ont un plafond maxi très largement inférieur. Ce que l'article donné en lien (très mal fait je trouve, les commentaires encore plus!) veut dire c'est qu'un avion de ligne en volant à 35 000 pieds se rapproche du coffin corner (mais n'y est pas, fort heureusement et en reste même éloigné). Pour vous donner une idée, un avion de ligne typique évoluant à 50 000 pieds va avoir une vitesse mini de 0.6 mach et maxi de 0.8 mach (pour un facteur G de 1, càd l'avion volant en ligne droite, sans turbulence).
Image de une
Quelques commentaires concernant l'image. Tout d'abord, ce que l'on voit n'est pas de la vapeur d'eau, qui est invisible. Ce sont des goutelettes d'eau qui se condensent temporairement le long de l'onde de choc. Par ailleurs, si l'on voit une onde de choc en V, c'est que l'avion vole déjà à une vitesse supersonique.