A : Nathalie Kosciusko-MorizetDe: Frederic.filloux@slate.frObjet : votre empreinte indélébile dans l'univers numérique_____________________________________________Chère Nathalie (puis-je vous appeler Nathalie?), Je vous écris ce dimanche 7 juin, jour d'élections Européennes. Comme à chaque fois, cette consultation va être marquée par un taux d'abstention record. Autant vous le dire, je vais faire partie des déserteurs des urnes. Non par manque de convictions européennes. Même avec cette campagne médiocre, j'aurais pu voter par exemple écologiste, ça ne faisait pas de mal. Simplement, le week-end, je fais mes travaux d'écriture (la Monday Note, Slate, e24). Autant travailler depuis la campagne. J'aurais pu voter par correspondance, mais c'est le genre de chose qu'il faut planifier des semaines à l'avance (trouver le formulaire, etc.). Ce qui m'amène à l'objet de ce mail.Pourquoi ne profitez-vous pas des nouvelles lamentations de cette après-élection sur le faible taux de participation pour introduire le vote par internet? Ne serait-ce pas là un beau projet pour votre ministère censément numérique ? Reconnaissez que l'interface actuelle pour une consultation électorale est un summum d'obsolescence démocratique : on doit se déplacer, sur un seul jour et dans un laps de temps d'une douzaine d'heures, pour mettre un bulletin en papier dans une urne, avant de signer (d'émarger) sur un registre. Dans ce processus, les deux seules percées technologiques de ces dernières années sont l'urne en plexiglass (plus délicate à bourrer) et la règle à fenêtre pour signer au bon endroit. Dans la soirée, lesdits bulletins sont recomptés, manuellement, plusieurs fois, avant une nouvelle salve d'émargements qui vont engager la bonne foi des bénévoles locaux. C'est sympa remarquez. Après on va boire un coup en échangeant des commentaires sur le vote. J'ai fait cela dans ma jeunesse avec mes potes socialistes de Juvisy-sur-Orge (non loin de votre porte-avion électoral de Longjumeau by the way). Pour social que ce soit, ce n'est pas Facebook. Et ce n'est pas avec ce système d'un autre âge qu'on va sensibiliser les jeunes au charme de la démocratie directe. Ce décalage est d'autant plus ballot que l'état français a fait de gros progrès dans l'accès numérique à une myriade de services administratifs. Il manque juste cette pièce essentielle à la vie publique qu'est le vote. Je vous livre l'argument en cinq «bullet points». Le vote par internet aurait les avantages suivants :
- Réduire l'abstention qui est un de nos pires fléaux démocratiques (car naturellement il ne s'agirait plus de limiter la journée électorale au seul Jour du Seigneur, mais de laisser les électeurs s'exprimer sur trois ou quatre jours)
- Donner au corps électoral effectif (celui qui vote) un coup de jeune en attirant les générations X et Y vers les urnes (virtuelles). Ce n'est pas rien puisque cela concerne des gens nés entre 1960 et 1990...
- Être raccord avec la tendance de fond qui consiste à occuper son dimanche, soit à bosser (OK, votre lider maximo a un peu lâché là-dessus mais l'évolution est inéluctable) soit à partir en week-end.
- Collecter et analyser des monceaux de données sur la façon dont cette catégorie d'électeurs électroniques vote (je sais, ce n'est pas très politiquement correct, mais parlez-en au Président -- employez des tempes simples -- je suis sûr qu'il va tilter).
- Fiabiliser les consternantes spéculations sur les «sondages sorties des urnes» qui ont pour seul mérite d'enrichir les instituts d'opinion, ces princes de l'approximation. Au lieu de ça, on aurait de la bonne et solide «data», en temps réel sur une part importante (et à terme majoritaire) du corps électoral. (Pour le coup, pitchez cela à MAM, toujours dans un langage simple, vous verrez son regard s'allumer).
Naturellement, lorsque vous allez sonder les entrailles de la machine techno-administrative, on va vous rétorquer que «ce n'est pas possible» au vu de la complexité technique, des questions de sécurité, de confidentialité des données, etc. Bullshit. Ne vous laissez pas impressionner. Arguez qu'on fait chaque jour des choses bien plus compliquées sur le net que d'élire un député. Invoquez PayPal, la gestion électronique des dossiers médicaux, les systèmes de paiement par téléphone mobile qui se développent en Afrique, etc. Ne vous laissez pas dire qu'un grand pays comme la France ne peut pas développer un système fiable de vote électronique.
Faites étudier l'affaire par des réseaux parallèles : demandez à vos anciens condisciples de l'X expatriés de regarder l'affaire, passez par notre consul de France à San Francisco que vous connaissez, et qui à la fois un grand serviteur de l'Etat et remarquablement bien connecté dans les milieux technoïdes californiens. Vous obtiendrez ainsi une ébauche qui ne souffrira pas la piteuse opposition des néo-luddites colbertistes de chez nous. Vous seule pouvez imposer cette évolution. Vous êtes jeunes, ingénieur, ouverte à l'innovation, et ambitieuse. Ce n'est pas à votre prédécesseur qu'on aurait pu demander d'élaborer un tel projet. C'était simplement en dehors de son domaine de vol. Lui et d'autres continueront d'aller voter dans leur petit village et qui entend le rester. En revanche, vous apparaitrez comme une pionnière de la démocratie directe. La «Loi NKM» sera regardée dans l'Europe entière (et ailleurs) comme un exemple à suivre. Vous aurez laissé une empreinte indélébile dans le firmament numérique (je m'emporte, là). Mais avouez que ça a une autre allure qu'Hadopi, non ? Best,— FF
Photo: Nicolas Sarkozy et Carla Bruni-Sarkozy votant dimanche 7 juin pour les élections européennes Reuters