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En BD, le métier de journaliste est un prétexte

Date: 
Friday 12 June 2009
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Depuis mai, les abonnés de Canal + peuvent regarder la saison 2 de Reporters. En bédé, les éditions Delcourt, viennent de sortir «Journaliste», un manga qui a pour cadre la rédaction d'un quotidien japonais. «Journaliste», même s'il ne résiste pas à reprendre un des vieux fantasmes du métier («la vérité seul contre tous, choisir sa carrière ou la déontologie»), fait un choix plutôt rare en bande dessinée: centrer l'oeuvre sur la difficulté d'excercer sa profession. Car le plus souvent, en bande dessinée, ce métier n'est qu'un prétexte.

Le journaliste, personnage de fiction? Ce n'est pas étonnant, car à l'instar de quelques autres professions (agent secret, mafioso, prostituée), le journalisme a nourri l'imaginaire de nombreux auteurs à travers les âges, aussi bien sur papier qu'à l'écran, et notamment en bandes dessinées.

Tintin reste incontournable. Il cumule le double avantage d'être le reporter et le personnage de bande dessinée le plus connu dans le monde. Il a fait rêver des millions d'enfants à travers ses voyages et ses aventures, et suscité plus d'une vocation de journaliste (même s’il est déconseillé aux aspirants journalistes de citer Tintin dans un oral d’école). Notons d'ailleurs qu'hormis de très rares exceptions, on ne le voit jamais faire son boulot de reporter.

Autres personnages célébrissimes, Spirou et Fantasio reprennent l’excuse de la profession de journaliste. Si au départ, le premier est groom, très vite il va rejoindre Fantasio comme journaliste. Là aussi, on ne les voit jamais faire leur taf, sauf quand la présentation d’un reportage permet de lancer une aventure. Ainsi, c’est dans une salle obscure pour la première d’un de leur documentaire que débute l’histoire du tome 40, «La Frousse aux trousses».

Le journal d'un ingénu

«Comment pratiquer le métier de journalisme» et «quelle déontologie avoir» sont des questions que les différents auteurs ne posent pas. Une exception, le Journal d’un Ingénu, paru l’année dernière, de Emile Bravo. L’action se déroule pendant la deuxième guerre mondiale, Spirou est encore groom et Fantasio symbolise le journaliste plus intéressé par les scoops de star que par l’actualité internationale. Convaincu que la liaison entre une chanteuse et un boxeur est plus importante que cette petite bande d’Allemands qui discutent dans l’arrière-salle.

L’aventure chez Tintin et Fantasio ou le thriller policier chez Ric Hochet: le métier de journaliste reste un prétexte. Profession conduite à fréquenter des milieux différents, à voyager dans de nombreux pays, il est naturel pour un journaliste de vivre de nombreuses aventures et cela ne surprend pas le lecteur. Le «vrai» job (la rédaction d'un article, les problèmes déontologiques, la relation avec la rédaction...) restent des problèmes d’arrière-cuisine sauf si elles sont traités sous un ressort comique, comme chez Gaston Lagaffe qui est chargé du courrier des lecteurs dans le journal de Spirou.

L’ambiance y est bien loin de celle d’une rédaction classique, sauf peut-être l’éternelle tension de savoir si un capitaine d’industrie va signer des contrats mirifiques, pour — on ne sait jamais — sauver le journal peut-être.

Les héros-journalistes sont aussi très nombreux dans la bande dessinée populaire américaine. Impossible de ne pas évoquer Peter Parker (alias Spiderman), photo reporter au Daily Bugle quand il ne saute pas d'immeubles en immeubles dans un costume ridicule. Non moins ridicule, le costume de Superman (alias Clark Kent), qui est à la ville journaliste au Daily Planet de Metropolis. Là encore, le métier de journaliste est plus un prétexte qu'autre chose (dans l’excellente version communiste, Superman: Redson, il n’est même pas journaliste), même si dans les créations les plus récentes cet aspect des personnages est un peu plus exploré.

Plus intéressants, les personnages de Ben Urich et Sally Floyd, qui officient respectivement au Daily Bugle (il a fait l'objet d'une minisérie à lui tout seul) et à The Alternative. Le premier, un personnage récurrent des comics Spiderman et Daredevil, est un journaliste d'investigation rodé et solitaire (et un peu loser façon Woody Allen). La seconde est une jeune et pimpante journaliste, un poil idéaliste. On les retrouve tous les deux dans la série de comics Civil War, sortie en France il y a deux ans. Elle narre la guerre civile entre superhéros après que le gouvernement américain a passé une loi de sécurité intérieure obligeant les vengeurs masqués à se découvrir. Les pro-gouvernement sont menés par Iron Man et affrontent les anti-gouvernement emmenés par... Captain America.

trans

Dans le genre «gonzo», les aventures de Spider Jerusalem, dans Transmetropolitan, sont particulièrement savoureuses. Le rôle de journaliste du personnage est là au cœur de la série, mais le tout est tellement foutraque qu'on ne peut pas vraiment dire que l'œuvre rende sérieusement compte du métier journalistique. Il n'empêche, de nombreuses questions, depuis le rôle et l'impact des médias à starification de certains journalistes, y sont posées. Et puis c'est surtout fendard.

Si dans la BD francophone, le choix du métier de journaliste est un prétexte à l’aventure, dans les comics américains, il traduit un ressort psychologique plus profond. Dans son idéal, le journaliste est droit, il recherche la vérité et révèle l’imposture, défend par sa plume les faibles et la démocratie. Remplacer plume par force physique et c’est à peu près les mêmes qualités exigées d’un superhéros. Pour un jeune journaliste maintenant habitué à voir son futur métier déconsidéré (faillite, mauvaise réputation, précarité...), ce regard-là remet de la bulle au cœur.

Laureline Karaboudjan

Image de une: Matthew Roth, personnage principal de la série DMZ. DR

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Comments

Of course !

J'ai omis volontairement "Le Photographe" (par ailleurs, effectivement, une très belle œuvre) car je me suis concentrée sur les journalistes de fiction. Le "vrai" journalisme en BD fera justement l'objet d'un prochain billet, car c'est un genre en plein essor, ce dont je me réjouis, évidemment.

Laureline Karaboudjan

Norkhat

Il est vrai que ça part particulièrement en vrille dans Transmetropolitan,
mais le journalisme gonzo, fervent supporter de l'ultra-subjectivisme et de l'usage de stupéfiant, est du genre à ruer dans les brancards.

On y trouve pourtant des détails croustillants tirés de la vie de Hunter S. Thompson, comme envoyer un article très attendu tellement en retard qu'il ne puisse pas passer par l'édition, et doive file directement aux presses "unedited", évitant les remaniements qu'ils soient du genre correction ou ou petite censure de derrière les fagots. Un journalisme cru, quoi.

Mais l'hommage est aussi très appuyé à ces journalistes du début du siècle appelés "muckrakers" ou littéralement "fouille-merde" par Théodore Roosevelt qui jugeait leur acharnement dommageable pour la société. Il y avait pourtant fort à faire face à des entités montantes comme le "the big business" et "the big money".

Au nom de leur dénonciation de la corruption et des magouilles politiques
les muckrakers furent plus tard accusés d'être des "rouges" mais ils donnent un bon exemple de véritable journalisme d'investigation acharné.

Le côté social est aussi très présent dans Transmetropolitan, du quartier de District 8 où vivent une communauté mi-humain, mi-alien, à moment où il entraîne des médias mainstream jusque dans un quartier laissé à l'abandon par les pouvoir publiques, par calcul politique.

Il y a vraiment chez Spider Jerusalem quelque chose d'un Upton Sinclair explorant les abattoirs de Chicago (un peu le troisième cercle de l'enfer, Girone della merda ) avant d'écrire "The Jungle", et jeter le scandale sur toute une industrie agro-alimentaire.

Le journalisme comme un morceau de bravoure... selon le mot de Faulkner "fiction is often the best fact".

Il y a aussi une développement assez poussé de ce que seront les médias dans un futur proche : la manière dont les JT apparaissent, la culture de l'internet tellement dégénéré qu'un hacker pense que Hitler était le chanteur de Led Zeppelin, les reporters de rue littéralement couverts de micro et de caméra pour des sites d'information en direct. La censure par arrêté de l'exécutif et des sites d'info nomades comme "The Hole" qui prennent le relais etc... A lire et à relire !

Mobilis in Mobile

Le photojournalisme aussi

Dommage que vous ne parliez pas de l'excellente BD "Le photographe" alliant les photos de Didier Lefèvre, malheureusement décédé depuis, et le trait du non moins excellent dessinateur Emmanuel Guibert. Cette BD raconte les premiers reportages de Didier en Afghanistan et présente assez bien ce que pouvait être le photojournalisme il y a quelques dizaines d'années... D'ailleurs, elle a reçu une récompense au Festival d'Angoulème en 2007 je crois.

À découvrir ici :
http://lephotographe.dupuis.com/site.html

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