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Frederic Filloux

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Frédéric Filloux, éditeur de la Monday Note, est un contributeur régulier de Slate.fr

TED, le pari de l'intelligence

Date: 
Monday 25 May 2009
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La conférence TED est un formidable stimulant intellectuel. Les vidéos des interventions, disponibles sur TED.com et sur iTunes, ont été vues environ 100 millions de fois. A elle seule, cette performance est rassurante sur l'appétit du public pour les productions de qualité.

TED signifie Technology Entertainement Design. De fait, le spectre est bien plus large que l'acronyme ne le laisse supposer. Le critère de sélection des conférenciers de TED est l'expertise dans leur domaine (parfois ultra pointu) et leur capacité à faire partager leur savoir, si possible avec enthousiasme. TED a aussi ses stars (Al Gore, Bill Gates, Bill Clinton), mais elles sont minoritaires. La plupart des intervenants sont peu connus du grand public. Ils n'en sont pas moins stupéfiants d'intelligence et de clarté.

TED est addictif. Mon MacBook contient les 336 conférences disponibles sur iTunes (selon le compteur, 4 jours de visionnage, de quoi occuper week-ends pluvieux, voyages en avion et nuits d'insomnies). Tout cela rend toute sélection difficile. Néanmoins, en voici dix échantillons représentatifs:

- L'universitaire suédois Hans Rosling, une des vedettes de TED, s'est spécialisé dans la restitution visuelle de données complexes sur la pauvreté dans le monde. Chacune de ses apparitions se termine par une standing ovation.

- La biologiste Bonnie Bassler explique comment les bactéries communiquent entre elles et s'organisent avant de lancer une attaque contre l'organisme. Un formidable travail de pédagogie pour expliquer les interactions chimiques des micro-organismes.

- L'économiste spécialiste du comportement Dan Ariely, révèle la part irrationnel qui influe sur chacune de nos décisions; il évoque ses recherches... mais s'appuie aussi sur son expérience de grand brûlé.

- Le futurologue de Harvard Juan Enriquez dissèque l'impact de la technologie sur l'économie et expose les trois disciplines qui, selon lui, vont changer le monde (la biogénétique, la culture de tissus, et la robotique).

- L'écrivain Elizabeth Gilbert raconte de façon drôle et émouvante, comment depuis l'antiquité, la création est associée à la souffrance (et comment elle gère celle-ci).

- Le psychologue Jonathan Haidt expose les cinq différents types de valeurs morales qui opposent les conservateurs aux républicains.

- La neurologue Jill Bolte Taylor raconte sa plus intense expérience scientifique: le vécu de sa propre attaque cérébrale (apparemment, elle s'en est bien remise).

- La diplomate Samantha Power — aujourd'hui dans l'équipe de Barack Obama — explique pourquoi la vraie diplomatie impose de discuter avec le devil (le diable).

- Pour le designer polonais Jacek Utko, l'avenir de la presse passe par le graphisme et la structuration visuelle de l'information et donne des exemples.

- L'universitaire Stuart Brown explique pourquoi le jeu — sous toutes ses formes — est essentiel à l'esprit humain.

Il y en a 400 ainsi. Un formidable assemblage d'intelligence tous azimuts.

Quelles sont les recettes de TED?

Discipline et professionnalisme sont à coup sûr parmi les composantes-clés du concept. Le choix et la sélection des intervenants sont sans pitié. Les interventions sont cadrées (18 minutes max), le propos est bien préparé, et le speaker dûment coaché — certains déclinent et, en général, ils le paient. Interdiction de se «vendre» ou de faire la promotion de son entreprise. Normalement pas de notes, on ne captive pas une audience en ânonnant un texte; les slides (équivalent numérique des diapositives) sont optionnelles, mais les PowerPoint façon consultant en management sont proscrits. A TED, le partage de la connaissance fait l'objet d'un minutieux travail de préparation. Le résultat est non seulement une implication intellectuelle mais aussi émotionnelle de l'auditoire.

Cette conférence est un pari sur l'intelligence des audiences. Si le projet avait été présenté sous la forme d'un business plan avec comme pitch «nous allons réunir les meilleurs des meilleurs dans leur discipline, faire payer aux participants plusieurs milliers de dollars pour une cinquantaine de conférences réparties sur trois jours, le tout dans une petite ville californienne au bord du Pacifique», il est probable qu'il n'ait pas ramassé un sou. Aujourd'hui, 25 ans après sa création — et huit ans après sa reprise par l'entrepreneur Chris Anderson, à ne pas confondre avec son homonyme rédacteur en chef de Wired — TED est une belle entreprise qui a gardé son statut "non profit" du début.

La fondation Sapling qui posède TED a une assise solide avec des actifs de 43 millions de dollars, pour un chiffre d'affaires d'environ 5 millions et un  résultat de 1,5 million (d'après les documents du fisc américain de 2006). Cela lui laisse donc la possibilité de financer sa croissance. 2009 est l'année du changement d'échelle avec le transfert de Monterey au sud de San Francisco vers Long Beach, près de Los Angeles dans un centre de convention plus vaste et plus accessible. La conférence va aussi traverser l'Atlantique avec TED Global qui se tiendra désormais tous les ans à l'université d'Oxford (prochaine édition: 21-24 juillet) et un TED India prévu en Novembre.

TED est aussi la preuve de la force du modèle «freemium» qui combine un accès délibérément élitiste où les participants paient 6.000 dollars pour avoir le privilège d'être dans la salle, alors que nous sommes environ 15 millions à en profiter gratuitement via l'Internet dans les mois qui suivent. Mais en offrant ses conférences en libre accès, Chris Anderson a aussi dopé la notoriété de TED. Ce n'est pas un hasard si les actifs de la Fondation Sapling ont été multipliés par trois entre 2003 et 2006. Une demi-douzaine de sponsors et un astucieux merchandising complètent la partie «revenus».

Accessoirement, la dynamique du net ainsi créee va encore accroître l'audience globale de la conférence; il y a quelques jours un projet baptisé TED Open Translation Project a été annoncé, il va rendre les conférences disponibles dans une quarantaine de langages (y compris l'urdu) au moyen d'un vaste processus collaboratif.

TED a d'autres prolongement dans la communication. Pour l'information par exemple, la méthodologie mise en oeuvre pour ces conférences ouvre des voies intéressantes. Elle consacre le triomphe de ce que les anglophones appellent la serendipity, un terme intraduisible que l'on pourrait assimiler à une sorte de «curiosité accidentelle», où l'on va trouver et apprécier une chose après en avoir cherché une autre.

A une époque où certains rêvent de journaux électroniques paramétrables et sur mesure, TED apporte un éclairage nouveau sur cette notion. Après tout, ce n'était pas gagné pour la biologiste Sheila Patek de captiver son auditoire en expliquant avec une passion communicative ses travaux sur la rapidité exceptionnelle d'un crustacé (je sais, ça semble un peu «niche» comme sujet, mais allez voir) ou pour le patron du Jet Propulsion Laboratory qui raconte les galères de l'exploration du Mars Rover et dresse le profil parfois loufoques des jeunes ingénieurs qui travaillent avec lui. Il fallait à l'équipe de Chris Anderson une certaine dose d'audace et de confiance pour parier sur ces deux scientifiques. Le raisonnement est que, bien mise en scène, la diversité des sujets fonctionne remarquablement, même lorsque ceux-ci couvrent un large spectre et qu'ils ont un fort degré de spécialisation.

Comme quoi, parier sur l'ouverture d'esprit d'une audience peut se révéler gagnant. Rassurant, non ?

—FF

[photo : l'architecte Daniel Libeskind en 2009, Flicker, CC)

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