Un Prophète vient de recevoir neuf César, dont celui du meilleur film. Nous republions la critique rédigée lors de la présentation à Cannes du film de Jacques Audiard, Grand prix du Festival.

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Malik est entre l’ombre et la lumière. Surtout dans l’ombre car il est emprisonné dans une Centrale où il va rester six ans. Un temps, il sera plongé dans un noir plus profond, car il est mis au trou pendant 40 jours. Mais il est aussi au-dehors, dans la cour de la prison où s’organise, sans craindre la surveillance des gardiens, la domination de certains caïds. A deux ou trois reprises, il sera également hors les murs, et se rendra même à Marseille en avion pour un rapide aller et retour.

Malik a 18 ans. Il ne sait pas écrire. A peine parler. Il est donc encore un «infans», quelqu’un qui est en train de passer à l’âge d’homme. Il y a cependant une chose qu’il va apprendre très vite à gérer: le temps. Comment bien minuter le meurtre qu’il va devoir accomplir dans une cellule proche de la sienne pour être adoubé par celui qui veut lui imposer sa protection? Combien de minutes avec son avocat? Combien avec la femme qui accepte de venir passer un moment avec lui? Combien pour revenir de Marseille à l’heure (il préférera finalement prolonger la sortie autorisée au-delà de ce qui était prévu et encourir une punition). Combien avant sa libération? Combien avant que son double jeu soit repéré – par les Corses dont le règne du chef, César (Niels Arestrup, impressionnant) est irrémédiablement compromis par la montée en puissance des «Arabes», qui désignent Malik comme l’un des leurs, et ne comprennent pas qu’il ait pu travailler pour une autre communauté que la sienne.

Malik est le personnage principal du nouveau film de Jacques Audiard, Un prophète. Il est interprété par Tahar Rahim avec une grande maîtrise, physique autant que mentale. En effet, son personnage va apprendre durant ces six ans à masquer le plus possible ses sentiments: la violence qu’il a subie, il va l’administrer à son tour mais à un degré encore plus élevé.

L’ensemble des acteurs du film possède une qualité commune: ils sont tous très crédibles, autorisant les embardées les plus inattendues du scénario. C’est d’ailleurs de cet écart entre la présence véritative des acteurs et la puissance fictionnelle de la narration que naît le style si particulier et si novateur d’Un prophète. Audiard a mis son talent de cinéaste intimiste au service d’une histoire apparemment toute en extériorité, mais qui révèle beaucoup de l’état – et de l’état d’esprit – des individus et des clans que la société a cru isoler d’elle en les enfermant.

Inévitable, dans la logique «Dossiers de l’écran» que le film de Laurent Cantet a favorisée depuis l’année dernière avec Entre les murs, la question lui a été posée: «Vous attendez-vous à ce que le film provoque un débat sur les prisons?». A Cannes, Audiard a répondu d’abord en citoyen informé: «Ce débat-là, il porte sur les maisons d'arrêt qui sont surpeuplées, et c'est ce qui constitue la majorité de la population carcérale. Le scandale, c'est celui des maisons d'arrêt, pas celui des maisons centrales où l'on purge de longues peines. Les gens ne sont pas majoritairement en prison pour de longues peines, heureusement» (pour une veille permanente de l’histoire des prisons françaises, voir le site Criminocorpus). Puis il a évoqué cette «ironie qui m'a semblé suffisamment intéressante pour en faire un film: ce garçon doit tout à la prison... et je ne pense pas que ce soit un cas particulier». 

Christian Delage




 

surtitre: 
CINEMA
Titre d'appel: 
Le temps du «prophète»
taille du titre: 
discreet
Subtitle: 
Sortie en salles du film de Jacques Audiard, Grand prix à Cannes.
Date: 
Fri, 2009-08-28 (All day)
Status: 
Published
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