Dans le film très réussi d'Andrea Arnold, «Fish Tank», il y a un moment particulièrement fort, celui où, spontanément, sans crier gare, Mia, 15 ans (Katie Jarvis, formidable), sa petite sœur et leur mère (Kierston Wareing), dansent ensemble dans la cuisine, sur un rythme qui les contraint à être synchrones dans le mouvement: c'est la seule fois, dans le film, où la mère — toujours hostile et négative à l'égard de quelqu'un qu'elle n'a pas désiré — et sa fille aînée partagent quelque chose en commun.
Mia est en rébellion permanente et son langage l'illustre de manière très crue, comme une barrière de protection qu'elle élève contre ceux qui l'entourent ou qu'elle rencontre. Le décor est celui d'une banlieue anonyme, un paysage ingrat de zone abandonnée à une population socialement exclue du cœur de la ville. Aucune concession, pourtant, de la réalisatrice à un quelconque constat sociologique. La caméra suit au plus près Mia dans ses déambulations, à sa vitesse, à ses envies, à ses haines, à sa volonté de savoir mieux danser que les autres filles, qui se bougent comme des «thons», ou même à sa mère, qui se trémousse plus qu'elle ne suit un mouvement construit.
Un nouvel amant, Connor, vient rejoindre la mère. Hostile de prime abord, Mia se laisse amadouer par cet homme présenté par la réalisatrice comme à la fois séducteur et paternel. Comme cela arrivera à deux ou trois reprises, le rythme du film change, et le temps de l'image est presque flou, dans le premier moment, filmé au ralenti, de rapprochement physique de l'amant et de Mia. Celle-ci, endormie par la fatigue, est déshabillée par Connor et mise au lit comme une enfant qu'elle est encore. Le spectateur hésite sur les intentions de ce dernier. Rien ne se passe. Cette fois-là. Car les rapports entre Mia et Connor, présenté comme un bon père de famille bourgeoisement installé dans un quartier suffisamment résidentiel pour qu'il ne s'inquiète pas de voir sa fille faire de la patinette toute seule dans la rue, seront plus passionnés et violents.
Mia s'intéresse beaucoup à un cheval gardé par des nomades sur un terrain vague en bordure de la cité dortoir. Veut-elle le voler? Il semble que oui, puisqu'elle essaie de briser la chaîne. Les gardiens de l'animal accourent et, là encore, le spectateur est un court instant conduit à croire que le pire va se passer entre ces trois hommes et Mia. Elle s'enfuie, puis revient et finit par engager la conversation avec l'un des hommes.
«Fish Tank» est un film qui, tout en retrouvant la force du Ken Loach de «Kes», réalisé quarante ans plus tôt, possède une énergie vitale qui s'incarne dans la figure de Mia. À plusieurs reprises, Mia part en cachette - et souvent en colère - de l'appartement familial : Andrea Arnold la filme de dos, dans un couloir extérieur qui semble interminable. La limite entre le foyer familial et un espace indéterminé, mélange de friches industrielles, d'herbes folles, de champs - est très indistincte, autorisant tous les franchissements, sans jamais sortir d'un espace confiné. Un appel d'air, une volonté de liberté, mais c'est bien de la famille qu'il s'agit de sortir.
Christian Delage