La somme est exacte est de 4.332.759 dollars (soit 3,2 millions d'euros). Ce sont les revenus du Dr. David Silvers, professeur de dermatologie à l'université de Columbia. Ça fait cher du prurit. Le Dr. Silvers est le professeur de médecine le mieux payé des Etats-Unis. (Le record toutes catégories du personnel universitaire, si l'on ose cette assimilation, est le coach de l'équipe de football de l'Université de Californie du Sud avec 4,4 millions de dollars).
Le cas du dermatologue new-yorkais n'est pas unique. Selon l'excellente revue Chronicle of High Education qui a passé en revue les feuilles d'impôts de 4.000 employés (cadres dirigeants et enseignants) des universités privées américaines, les mieux payés sont rarement les présidents d'université, mais plutôt les enseignants, souvent des médecins hautement spécialisés. Sur 88 salariés qui ont gagné plus d'un million de dollars au cours de la dernière année fiscale, 77 sont enseignants. Et sur le 293 ayant récolté plus de 500.000 dollars, 202 sont enseignants. L'université américaine a fait de ses enseignants-chercheurs-praticiens des stars que l'on s'arrache comme des sportifs. Explication: ce sont eux qui attireront les meilleurs étudiants, donc les plus grandes chances d'obtenir des reconnaissances académiques.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les salaires des cadres dirigeants non-enseignants varient peu entre public et privé. Le revenu médian des 184 patrons de centres de recherche universitaires publics est de 427.400 dollars par an (il ne s'agit bien de revenus médian avec autant d'individus de part et d'autre de ce niveau). Dans le détail: 58% gagnent entre 300.000 et 500.000 dollars par an et 30% entre 500.000 et 800.000 dollars. En revanche, la différence est perceptible chez les enseignants avec, pour des scientifiques, des salaires moyens annuels de 109.000 dollars (80.000 euros) et 144.000 dollars (106 000 euros) dans le privé.
L'une des différences qui saute aux yeux lorsqu'on aborde une université américaine est cette approche décomplexée de l'argent. Mon premier contact avec l'université de Stanford remonte au début des années 1990. Je m'y étais rendu pour un papier sur les nanotechnologies pour «Libération». Au cours d'un dîner, je me suis retrouvé avec des profils impensables en France: des profs qui alternent des recherches à très long terme sur l'informatique du futur et la convergence avec les neurosciences avec des missions de consultant pour des firmes privées, de l'enseignement classique avec maîtrise de thèse. L'un d'entre eux était alors professeur d'architecture de microprocesseurs, il venait de cofonder une entreprise cherchant à construire des supercalculateurs; il était par ailleurs consultant pour le fabricant de PC Compaq et vendait ponctuellement ses connaissances à des entreprises japonaises. Parmi ses étudiants, il a eu deux génies, Larry Page and Sergey Brin, qui créeront Google (c'est d'ailleurs Stanford qui détient les droits sur PageRank, l'algorithme-clé du moteur de recherche, ce qui vaut à l'université de belles royalties).
La force de ce système réside dans sa monétisation. La course aux talents, les publications, la notorieté organisée autour des grandes avancées scientifiques, l'osmose entre le secteur académique et les entreprises, tout cela contribue aux puissants flux de financement, sous forme de subventions, donations individuelles et naturellement de contrats de recherche privés et publics. Résultat, les dotations en capital (endowment) se comptent en milliards de dollars. Selon la National Association of College and University Business Officers (Nacubo), 74 universités publiques et privées avaient en 2008 une réserve supérieure à 1 milliards de dollars, 18 institutions une dotation supérieure à 5 milliards avec un record pour Harvard (36 milliards de dollars en 2008). Columbia et son dermatologue millionnaire ferait presque figure de petit joueur avec un capital de 7 milliards.
—FF