A ma droite, Johnnie, cinéaste chinois adulé par les cinéphiles du monde entier, brillantissime maître d'œuvre d'«Election» 1 et 2, et de «Breaking News». A ma gauche, Johnny, rocker made in France, l'œil toujours bleu et la peau tannée comme un cuir vieilli. Leur rencontre pour «Vengeance» (sortie le 20 mai) sera l'un des événements du festival de Cannes. Hallyday interrompra sa grande tournée d'adieux le temps d'une montée des marches — le 17 mai — aux côtés de To. Cette rencontre, pour le moins inattendue, est une idée des producteurs Michèle et Laurent Pétin d'ARP, fins connaisseurs du cinéma asiatique et fans de la première heure de Johnnie To, qui avait décidé de plonger un personnage européen dans les bas-fonds de Macao et de Hong Kong.
Le point de départ est d'un classicisme absolu: Costello, un ancien tueur à gages, débarque en Asie pour venger sa fille (Sylvie Testud), dont le mari et les enfants ont été victimes d'une triade locale. Pour Johnnie To, pas de doute: son Costello, un samouraï moderne, s'appelle Alain Delon - ne garde-t-on pas, en Asie, le souvenir ému des grands films de Jean-Pierre Melville? C'est compter sans le caractère tempêtueux du comédien, qui refuse le projet. Les Pétin ont alors l'idée de proposer le rôle à l'autre Johnny, qui ne cache pas ses rêves de cinéma. To ne connaît pas Hallyday, le rencontre, aime sa présence silencieuse et magnétique... Le résultat? Un film de genre, d'une incroyable maîtrise visuelle, qui enchaîne les séquences inoubliables: un meurtre dans une chambre d'hôtel; un cerf-volant promené dans la nuit par les enfants innocents d'abominables criminels; une fusillade chorégraphiée comme un ballet; une prière dans la mer, qui convoque les fantômes...
Impassible, Hallyday traverse le film comme une silhouette hiératique mais jamais statufiée. On sent bien, au fond, que ce Johnny-là n'a rien d'une icône pour l'autre Johnnie qui le traite à l'égal des autres personnages, avec la même distance amicale, et la même compassion. Car Costello, un personnage dépouillé de toute psychologie, habité et animé par une seule idée - la vengeance, se met à perdre la mémoire. Ce n'est pas la moindre surprise de «Vengeance», qui commence comme un film noir, et bascule dans la tragédie antique.
Jonathan Schell