La défense des RTT dans la presse française s'apparente à faire des pâtés de sable sur une plage juste avant un tsunami. C'est stupéfiant, incongru quand on regarde ce qui se passe chez nos voisins qui, pour certains, avaient une presse bien plus solide que la nôtre. Aux Etats-Unis, plusieurs journaux centenaires, avec des socles de lectorat qui semblaient imprenables il y a encore cinq ans, ont purement et simplement fermé. Là-bas, les entreprises de presse licencient et négocient des réductions de salaires. Pour ne prendre que les quotidiens, l'American Society of News Editors vient de publier des chiffres édifiants:
- en 2008, le nombre de licenciements a plus que doublé par rapport à l'année précédente pour atteindre 5900 pertes d'emplois.
- l'effectif des rédactions de journaux a globalement plongé de 11%, la plus forte chute depuis 1978, lorsque l'ASNE a commencé ses relevés.
- il ne faut pas compter sur la presse en ligne pour sauver l'emploi, puisque pour chaque journaliste recruté sur le web, 20 ont perdu leur job dans la presse classique.
Cette crise dans la presse, si elle est plus accentuée aux Etats-Unis — où la dépendance à la publicité est nettement plus forte — a aussi ses effets en Europe: en Espagne, où la presse est plutôt vigoureuse, 2.221 journalistes ont perdu leur emploi sur un effectif de 30.000 et en Angleterre, les plans de départ volontaires et les renégociations salariales se multiplient.
Et en France?
Sous le titre «Sauver les RTT dans la presse», le SNJ s'insurge dans un communiqué contre des décisions de certaines entreprises de racheter les jours de RTT. Notamment l'Yonne Républicaine où la direction avait proposé de porter la durée du temps de travail de 200 à 215 jours par an moyennant un demi-mois de salaire en plus. Inacceptable dénonciation d'avantages acquis pour le SNJ qui rappelle que «la RTT participe au maintien de l’emploi par le partage du travail».
Sur ce dernier point, rien n'est moins sûr. Si on regarde l'évolution du nombre de titulaires de la carte de presse depuis la mise en place de la dernière loi sur les 35 heures en 2000, on constate que le bénéfice en termes d'emploi n'est pas équitablement réparti: certes, les effectifs totaux de la carte de presse augmentent de 14% sur la période 2000-2008, mais ce sont surtout les renouvellements qui en bénéficient avec une hausse de 16%. En revanche, les premières demandes chutent de 12% au cours de ces huit années, et le nombre de cartes attribués aux journalistes chômeurs explose de... 25% !
La qualité de la couverture journalistique n'y a pas gagné non plus: la notion de suivi, de spécialité devient beaucoup plus diaphane dans des rédactions où l'on bosse 190 jours par an. Il suffit de voir à quel point il est difficile de boucler certains journaux du jeudi (beaucoup de RTT sont prises le mercredi) ou encore les éditions estivales ou les paginations — ou les grilles d'information dans les radios — sont parfois réduites fautes d'effectifs. En revanche, comme la mise en place des 35 heures s'est accompagnée d'un ralentissement de la progression des salaires, les journalistes dits «titulaires» (en poste avec un CDI), disposant de pas mal de temps libre (12-14 semaines par an), ont multiplié les piges. Tout le monde y a perdu:
- les rédactions qui se sont mises à devoir gérer des effectifs tournants avec des services rarement au complet.
- les lecteurs qui se sont mis à trouver que la qualité baissait (forcément, avec 14 semaines de congés payés, on loupe une parution sur trois pour un quotidien); lesdits lecteurs l'ont d'ailleurs fait chèrement payé par une désaffection de leurs journaux.
- les journalistes pigistes qui voient leur petit gâteau précaire se réduire; leurs effectifs n'ont d'ailleurs augmenté que de 10% entre 2000 et 2008 contre 16% pour les non pigistes. Explication: un patron préfèrera prendre à la pige un journaliste ayant par ailleurs un CDI car celui-ci sera peu enclin à réclamer une requalification de son contrat précaire.
Cette situation ne lasse pas d'étonner les confrères étrangers. La plupart d'entre deux n'ont guère plus de 5 semaines de congés — même s'ils sont souvent mieux rémunérés, qu'ils s'agisse des journalistes à plein temps ou des pigistes (aux Etats-Unis, un pigiste est payé 1 à 2 dollars le mot, soit 190 à  380 euros le feuillet). Ce temps de travail plus élevé s'est d'ailleurs retourné contre les entreprises qui ne disposaient d'aucun «amortisseur» pour éviter les licenciements.
Le SNJ est dans son rôle quand il défend des acquis sociaux, ou qu'il monnaie chèrement un éventuel aménagement. Mais cette question des 35 heures dans la presse mérite incontestablement un réexamen. Celui-ci est le seul moyen d'éviter des fermetures de titres et/ou des licenciements massifs.  Car il y a peu de raisons d'espérer que la crise mondiale que traverse la presse épargne des journaux français déjà mal en point.
FFx

surtitre: 
PAR FREDERIC FILLOUX
taille du titre: 
elegant
Subtitle: 
Attention, ceci est un test : peut-on parler cinq minutes des 35 heures dans la presse sans se faire insulter ? La réponse est au bas de cet article.
Date: 
Wed, 2009-04-29 (All day)
Status: 
Published
Grande image: 
Taille image colonne: 
half