Pour Getty Images, la vraie mine d'or, c'est Flickr. Dans mon dernier article sur ce blog, j'avais évoqué le chamboulement provoqué par l'irruption de la photo dite de stock sur le marché de l'image. Ce n'est rien à côté de l'étape ultime consistant à taper dans les milliards d'images prises par les amateurs et stockées sur les sites de partage de photos. En l'espèce, Flickr est le plus important avec 3 milliards de photos (contre 40 milliards pour Facebook). Le 11 mars dernier, Getty Images annonçait le lancement de la Flickr Collection où le n°1 de la distribution photographique allait proposer à des photographes amateurs de leur racheter leur production. Principe simple : même si une infime fraction de la production collective de Flickr est commercialement exploitable, compte tenu de la taille du corpus, cela fait un gisement énorme... et ultra-haut puisqu'il s'agit de déterrer des photos fondues dans une telle masse qu'elles n'avaient aucune chance de voir la lumière de la notoriété. Evidemment, la mise en œuvre est compliquée puisqu'il faut aller trouver ces pépites dans une vaste mine. Andy Saunders, vice président du département «Creative Imagery» de Getty, m'a donné les précisions suivantes. «La seule solution est une recherche manuelle dans la base Flickr. Nous allons donc assigner une partie de nos 25 éditeurs à cette recherche en partant de thèmes commercialement intéressants comme le voyage par exemple où il y a de fortes possibilités de trouver des choses intéressantes». Certes, mais si je tape «Taj Mahal» dans iStockphoto -- aussi propriété de Getty -- j'ai le choix entre 701 illustrations, dès lors, quel est l'intérêt d'aller fouiller dans la base Flickr ? «Ok, mais dans le cas de stock, il s'agit d'images qui ont été sélectionnées exclusivement sur la base de critères commerciaux très classiques. Elles sont d'une certaine façon prévisibles. Avec Flickr, nous avons accès à des images prises sans ces contraintes et qui seront au final plus spontanées, plus humaines...» Elles seront d'abord plus nombreuses ; résultats d'une recherche sur «Taj Mahal» dans Flickr: 132 271 images. L'économie de tout cela ? 20% reversés au photographe qui aura été invité dans la Flickr Collection, explique Andy Saunders. Selon le type de droits, les royalties pourront atteindre 30%. C'est une excellente affaire pour Getty, outre le pourcentage faible, il ne paie aucun frais de production puisqu'il s'agit de photos existantes. Les membres de Flickr potentiellement intéressés ont d'ailleurs des sentiments mitigés comme le montrent les réactions sur ces forums. (Notons au passage que tous ces sites, comme Flickr ou iStockphoto ont des forums libres où s'expriment des critiques parfois féroces sur leur business -- un fair play assez inconcevable dans les industries comme la télévision ou la musique). Les photographes que j'ai interrogés pour ces deux papiers sont divisés. Certains d'entre eux que je côtoyais sur le terrain il y a une quinzaine d'années gagnaient alors trois fois mon salaire de rédacteur. Aujourd'hui, ils souffrent et hésitent. Les plus dégourdis revendiquent une certaine schizophrénie par rapport à la photo de flux ; ils fournissent des sujets au kilo, calibrés pour les besoins du «micro stock» comme on dit, et reçoivent chaque mois un chèque d'un niveau variable selon leur production (et surtout l'ancienneté de celle-ci). Pour le reste, ils produisent des sujets moins commerciaux mais plus gratifiants. D'autres photographes sont murés dans une amertume statique. Ils ont quelques raisons. Evidemment, Andy Saunders qui était comme souvent dans ce genre d'interview, chaperonné par une personne des relations publiques de Getty, n'a pas répondu sur les aspects financiers du deal avec Flickr, ni sur les projections de revenus. Mais il a reconnu que cet accord n'était pas anecdotique. C'est un choix stratégique visant à créer une offre complémentaire et immense qui s'inscrira entre une photo de stock désincarnée et les images haut de gamme du catalogue de Getty qui va s'étendre du Fauchon à Lidl en quelque sorte. -- FF