Quelle actrice française pour incarner Edith Piaf? Aujourd'hui -deux ans après la sortie de «La Môme», le film à succès qui a offert à la France son premier Oscar de la meilleure actrice depuis Simone Signoret, la réponse paraît évidente: Marion Cotillard, bien sûr! Mais en 2004, quand Olivier Dahan s'attaque à son film sur une fille à la voix d'or qui ne regrette rien de rien, la réponse est toute autre... Audrey Tautou est alors l'évidence même. Silhouette menue, parler rocailleux, énergie de fer et prestige international après le succès mondial du «Fabuleux Destin d'Amélie Poulain», sorti en 2001: tous les ingrédients du personnage sont déjà là.
Pour ou contre «l'effet mimétique»?
Seulement, Audrey Tautou refuse le rôle. Pourquoi? Sa façon d'évoquer son nouveau film -le réussi «Coco avant Chanel» d'Anne Fontaine, dans lequel elle joue la célèbre Mademoiselle avant la gloire- livre quelques clefs: «je ne voulais pas faire un biopic c'est-à-dire participer à une sorte de saga retraçant sa vie depuis son enfance jusqu'à sa mort». Et d'affirmer, toujours à propos de son interprétation de Chanel: «le plus difficile était de ne pas se satisfaire d'un effet mimétique, même si à l'écran une ressemblance est toujours efficace, mais de parvenir à rendre sa vraie nature. Il me semblait important de faire passer sans artifice combien, même dans sa prime jeunesse, cette femme était différente». «La Môme» est, de fait, un véritable «biopic», couvrant la vie de l'héroïne de l'enfance à ses dernières années et reposant essentiellement sur «l'effet mimétique» obtenu par Marion Cotillard. Au naturel, Cotillard est plus proche de la taille mannequin que du petit bout de femme qu'était Piaf. Après avoir étudié attentivement la gestuelle de la chanteuse - de manière à être efficace dans les séquences de play-back, la comédienne s'est soumise chaque jour à de longues heures de maquillage. Et c'est avec un faux crâne et une prothèse dentaire qu'elle joue Edith, dos voûté et roulant les yeux comme une actrice du temps du muet...
La Môme - Piaf - Bande Annoncepar cinefilms
Ceci n'est pas un biopic
Dans «Coco avant Chanel», Audrey Tautou propose un tout autre type d'interprétation. Malgré d'évidents points communs avec la véritable Chanel (œil très noir, cheveux courts, silhouette androgyne), l'actrice ne cherche pas la ressemblance plus que de raison. Un peu comme un cinéaste s'autorisant quelques libertés en adaptant un chef-d'œuvre de la littérature à l'écran, elle choisit d'être fidèle à l'esprit plutôt qu'à la lettre. Sa Coco Chanel lui appartient donc en propre: elle a l'allure garçonne, l'esprit frondeur et dans l'œil, une pointe de malice et de mélancolie.
COCO AVANT CHANEL - BANDE ANNONCE - AUDREY TAUTOUpar WarnerBrosPicturesFrance
Marion Cotillard s'inscrit dans une école de jeu qui mise sur l'apparence physique pour en venir à ressentir les émotions du personnage. L'Actor's Studio de la grande époque faisait travailler les acteurs avant tout sur la mémoire sensorielle et leurs souvenirs intimes pour nourrir l'interprétation. Mais peu à peu, la fameuse Méthode en est venue à préconiser essentiellement un engagement physique complet, d'où le fameux régime de De Niro, qui prit des dizaines de kilos pour jouer le Jake LaMotta obèse de la fin de «Raging Bull» (1981). La composition d'Audrey Tautou dans «Coco avant Chanel» suggère une prise de distance avec cette approche. L'accent est mis sur l'intériorité du personnage, plutôt que sur l'exactitude de l'apparence. Du coup, la différence avec ses rôles précédents -l'esthéticienne de «Vénus Beauté (Institut)» (1999), Amélie Poulain ou encore la fiancée courageuse d'«Un long dimanche de fiançailles» (2004)- ne paraît pas d'emblée évidente. Au fond, Tautou apporte à chaque personnage un même mélange de fragilité et d'énergie... En cela, elle évoque davantage l'époque des grandes stars des années 1930-40, les Katharine Hepburn ou Jean Arthur (Tautou est comme une version brune de cette blonde héroïne de Hawks et de Capra) dont chaque rôle constituait une variation sur un même thème.
La classe américaine pour Cotillard, pas (encore?) pour Tautou
Procédant toutes deux d'une école de jeu américaine, nos jeunes stars connaissent pourtant des fortunes bien différentes à Hollywood. Avant même le succès de «La Môme», Cotillard avait été repérée par deux grands cinéastes - Tim Burton et Ridley Scott. Et depuis son Oscar, elle a tourné «Public Enemies» de Michael Mann, aux côtés de Johnny Depp et Christian Bale (sortie le 8 juillet 2009). Audrey Tautou avait accepté, surfant sur la vague «Amélie Poulain», l'adaptation du «Da Vinci Code» (2006). Entre un réalisateur approximatif aux commandes (Ron Howard) et un rôle impossible -celui d'une jeune Française éprise de Tom Hanks et descendant en droite ligne du Christ et de Marie-Madeleine, l'expérience n'a pas été des plus heureuses. Dommage, car en refusant le fameux «effet mimétique», Audrey Tautou affirme une singularité pas banale de nos jours. Qui sait si Anna Mouglalis -bientôt à l'affiche de «Coco Chanel et Igor Stravinsky», un autre portrait de Mademoiselle signé Jan Kounen- saura aussi bien restituer l'âme de Mademoiselle Chanel? Jonathan Schell
(Photo: Robert De Niro dans Raging Bull, via Imdb)